CANNES 2021

Carlos Santana « Blessings & Miracles »

Certains puristes regretteront les nombreux featuring qui diversifie la proposition, mais d’autres lunettes sont disponibles. Je préfère pour ma part me munir de celles permettant de voir chez Santana cette faculté constante d’adaptation, du talent à savoir s’enrichir de la culture de l’autre… tout en gardant un son, un feeling et un style unique.

Cannes 2021… et alors ?

La première chose à retenir c’est que l’édition 2021 du Festival de Cannes aura bien eu lieu ! Pas si évident que cela, en y repensant, et à quelques jours près les choses auraient peut-être été un peu compromises. Mais voilà, 24 films en compétitions et une multitudes d’autres projections dans les diverses sections qu’offre la Quinzaine, sans compter les séances spéciales et les hors-compétition, les courts-métrages et autres surprises de dernière minute…

Les intranquilles… quand la famille s’épuise

Les intranquilles, le drame belge du réalisateur Joachim Lafosse avec Leïla Bekhti et Damien Bonnard, concluait hier la présentation des 24 films de la compétition dans cette 74ème édition du Festival de Cannes. Un film coup de poing qui laisse des traces dans le cœur en explorant l’histoire d’une famille déchirée par la bipolarité.

Haut et fort… mais un peu frustré !

Haut et fort, pour découvrir la réalité du centre culture Les Étoiles, un espace dédié à la formation des jeunes du quartier aux métiers des arts et de la scène et ici plus précisément du hip-hop. L’ancien rappeur Anas (Anas Basbousi dans son propre rôle) prend un emploi dans un centre culturel d’un quartier populaire de la ville et tente d’enseigner le rap à un groupe mixte d’adolescents. Ses élèves répondent avec enthousiasme, en apportant leurs problèmes personnels.

Les Olympiades… romance d’aujourd’hui

Il ne serait pas surprenant de retrouver samedi soir dans le palmarès 2021, et pourquoi pas pour une deuxième Palme d’or, avec Les Olympiades le nouveau film magistral de Jacques Audiard, racontant des histoires d’amour d’aujourd’hui au cœur des Olympiades, un ensemble de tours du 13ème arrondissement de la capitale. Les Olympiades est l’adaptation d’un roman graphique américain d’Adrian Tomine Les Intrus qui est à l’origine un recueil de six histoires.

Un héros… payer sa dette

C’est toujours un plaisir certain de découvrir un nouveau film d’Asghar Farhadi en Festival. Car on sait généralement que l’on va assister à du très bon ! Le réalisateur iranien, qui avait remporté l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2012 avec Une Séparation, est un maître du conte moral tortueux, dans lequel les questionnements éthiques façonnent le scénario. Un héros présenté dans la Compétition Cannoise cette année, est un excellent cru et il est un sérieux concurrent pour plusieurs prix.

Blue Bayou… Je t’ai choisi !

Chaque année au Festival de Cannes, la sélection Un Certain Regard nous révèle de véritables pépites où l’émotion l’emporte. Cette année, c’est manifestement le cas avec Blue Bayou du cinéaste américain Justin Chon , qui aborde le douloureux sujet de la déportation massive d’enfants adoptés devenus adultes aux États-Unis et dont on parle peu.

The French Dispatch… No crying

À l’heure où le journalisme est souvent décrié, voir insulté, Wes Anderson nous offre, avec The French Dispatch, sa lettre d’amour à la presse écrite. Un véritable tapis rouge de stars, de Bill Murray à Benicio del Toro en passant par Tilda Swinton, Timothée Chalamet, Adrien Brody,

Tre piani… drames à tous les étages !

Tre piani (Trois étages), de Nanni Moretti, l’un des grands maîtres du cinéma italien de ces dernières décennies, est en compétition dans la section officielle du Festival de Cannes. Il se présente comme une œuvre chorale explorant les peines de la classe moyenne italienne au-travers de l’histoire de plusieurs familles résidant dans les trois étages d’un immeuble romain.

La Fracture… rien ne va plus !

Présenté dans la Compétition du Festival de Cannes, La Fracture de la scénariste et réalisatrice Catherine Corsini nous plonge au plus fort des manifestations des gilets jaunes, mais dans l’univers anxiogène des Urgences d’un hôpital parisien. Mélange de mélodrame, de comédie, et avec certains codes des films d’action,

Compartiment n° 6… en parabole

Voyage, Voyage de Desireless, sorti en 1986, et entendu à trois reprises dans Compartment n° 6 de Juho Kuosmanen donne le ton. C’est là que nous sommes conviés. Dans un voyage pas banal, où un train devient le lieu de confinement et de rencontre avec l’inconnu, et la porte à une transformation. Une romance ferroviaire loin des clichés glamour possibles qui devient ici parabole.

Lingui… pour refuser de subir

Huit ans après avoir participé à la compétition du Festival de Cannes avec Grisgris, le cinéaste originaire du Tchad, Mahamat-Saleh Haroun, est de retour cette année avec Lingui, les liens sacrés. Un habitué de la compétition cannoise, qui a déjà remporté le prix du Jury pour Un homme qui crie en 2010. Si son film est motivé par ce qui semble être une saine colère à l’égard du traitement des femmes dans son pays majoritairement musulman, Haroun choisit de s’intéresser plus spécifiquement à l’histoire de deux femmes

Julie (en 12 chapitres)… comment choisir ?

Julie (en 12 chapitres), cinquième film de de Joachim Trier, donne au réalisateur norvégien l’occasion de revenir pour la troisième fois sur le tapis rouge de la Croisette. Il conclut ici une sorte de trilogie commencée avec Nouvelle donne et Oslo, 31 août pour parler de personnes souffrant du vertige du temps qui les traverse

Rehana maryam noor… resister à tout prix !

Ce 74e Festival de Cannes nous a offert un détour rare par le Bangladesh, avec Rehana maryam noor d’Abdullah Mohammad Saad dans la section « Un certain regard ». .Professeur adjointe dans un hôpital universitaire, Rehana s’efforce de maintenir l’équilibre entre son travail et sa famille, jonglant entre ses responsabilités de professeur, médecin, sœur, fille et mère

Tout s’est bien passé… mais à quel prix ?

François Ozon revient cette année en compétition au Festival de Cannes avec Tout s’est bien passé, adaptant là les mémoires éponymes de l’auteure Emmanuèle Bernheim, un drame familial résolument non sentimental et profondément élégant sur une auteure parisienne qui tente d’honorer le souhait de son père malade et extrêmement diminué de mettre fin à ses jours.

Robuste… à deux c’est mieux

Lorsque son bras droit et seul compagnon doit s'absenter pendant plusieurs semaines, Georges, star de cinéma vieillissante, se voit attribuer une remplaçante, Aïssa. Entre l'acteur désabusé et la jeune agente de sécurité, un lien unique va se nouer.
Robuste, c'est une rencontre de deux solitudes filmées avec une grande pudeur et beaucoup de délicatesse bienveillante. Un film qui fait du bien, et qui vous fait sortir de la salle obscure satisfait et intérieurement éclairé

Annette… nous nous sommes tant aimés !

Pour ouvrir les festivités cannoises, Leos Carax avec Annette qui sort dans les salles de cinéma ce même jour. Un drame musical surréaliste imaginé par le groupe pop Sparks et avec Adam Driver et Marion Cotillard en tête d’affiche. Derrière ses allures totalement barrées et assumées, Annetteouvre des perspectives intéressantes pour réfléchir à la célébrité, à l’amour et au pardon.

Wendy… ô temps, suspends ton vol !

Il existe parfois des films et des réalisateurs par voie de conséquences, qui vous impactent si fort qu’une forme d’adéquation naturelle s’opère ensuite. C’est une peu mon expérience avec Les bêtes du Sud-sauvage (Beasts of the Southern Wild) de Benh Zeitlin, en 2012 lors de mon premier Festival de Cannes comme membre du Jury œcuménique. Depuis, en quelques sortes, j’attends la suite… et voilà que sort ce mercredi 23 juin, enfin, Wendy !

La nuée… l’horreur est dans le pré, cours-y vite !

Premier long métrage de Just Philippot, et porté par le label de la Semaine de la Critique 2020, La Nuée est enfin sorti en salles le 16 juin dernier, après que sa sortie n’ait été reportée maintes fois en raison de la Covid. Un film plein d’audace et d’imagination qui démontre que le cinéma français sait aussi parfois sortir des créneaux habituels qui ont fait sa marque de fabrique.

Sous les étoiles de Paris… s’aider encore et malgré tout

Claus Drexel réalise Sous les étoiles de Paris, un aperçu de celles et ceux qui vivent une existence en marge au cœur de Paris, avec Catherine Frot et l’impressionnant Mahamadou Yaffa. Délicate et sincère, cette fiction nous accroche grâce aux superbes interprétations de ce magnifique duo d’acteurs, ainsi qu’au ton calme et émotionnel que le cinéaste a su créer.

The Last Hillbilly… une autre Amérique

En un peu plus d’une heure The Last Hillbilly trace poétiquement les contours du portrait d’un homme du Kentucky et de sa communauté. Dans la culture populaire américaine d’aujourd’hui, le terme « hillbilly » (que l’on pourrait traduire par « bouseux », « péquenauds ») est souvent utilisé pour décrire une personne peu sophistiquée, pauvre et originaire de la campagne.

Nomadland… 3 raisons parmi tant d’autres

Nomadland, le road-movie de la réalisatrice Chloé Zhao qui suit le parcours de nomades vivant dans des fourgonnettes dans une Amérique frappée par la récession, a triomphé lors de la 93e cérémonie des Oscars en raflant trois statuettes, et pas les moindres : celles du meilleur long-métrage, de la meilleure réalisatrice et de la meilleure actrice pour Frances McDormand. Trois raisons éclatantes pour se précipiter dans les salles ce mercredi 9 juin pour le découvrir.

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NOUVEAU ! « Je confine en paraboles »

Chaque jour à 7h45 , pendant ce temps de confinement, je vous propose ma minute-vidéo « Je confine en parabole »… histoire de bien démarrer la journée.
Que celui qui a des oreilles…

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Lingui… pour refuser de subir

Huit ans après avoir participé à la compétition du Festival de Cannes avec Grisgris, le cinéaste originaire du Tchad, Mahamat-Saleh Haroun, est de retour cette année avec Lingui, les liens sacrés. Un habitué de la compétition cannoise, qui a déjà remporté le prix du Jury pour Un homme qui crie en 2010.

Si son film est motivé par ce qui semble être une saine colère à l’égard du traitement des femmes dans son pays majoritairement musulman, Haroun choisit de s’intéresser plus spécifiquement à l’histoire de deux femmes et de traiter les sujets éthiques par le prisme de leurs expériences passées et actuelles. On pourrait ainsi dire que Lingui est une sorte d’écho lointain à Un homme qui crie qui explorait la relation entre un père et son fils sur fond de guerre civile. Cette fois-ci, la relation est celle d’une mère et de sa fille, avec pour toile de fond le climat religieux, culturel et juridique particulièrement oppressant pour les femmes dans son pays.

Amina (Achouackh Abakar Souleymane) est la mère de Maria (Rihane Khalil Alio) âgée de 15 ans. Elles vivent dans la banlieue de N’Djamena dans une communauté où la mosquée est devenue le véritable centre de vie. Le film expose patiemment la routine quotidienne : Amina retire le métal de vieux pneus et le transforme en corbeilles qu’elle vend sur le marché et dans la rue. Les femmes ont un chien, un chat et un voisin qui voudrait épouser Amina, mais celle-ci résiste ; elle pense qu’il a simplement pitié d’elle parce qu’elle a passé une grande partie de sa vie en tant que paria étant une mère célibataire. Maria, quant à elle, est maussade et renfermée. La raison se trouve dans la découverte de sa grossesse… Elle veut alors avorter, mais c’est à la fois illégal et impensable dans cette communauté religieuse extrêmement stricte – jusqu’à ce que le désespoir se transforme en détermination pour la mère et la fille, qui trouvent un médecin qui accepterait de le faire pour 1 million de francs CFA. 

Pour réaliser son film, Haroun choisit de placer sa caméra comme une sorte d’observatrice discrète des personnages et des situations. En découle un sentiment profond de calme, malgré le véritable drame qui se joue. Les couleurs et la photographie dans son ensemble participent grandement à cette ambiance paradoxale qui se met en place. C’est peut-être seulement dans l’une des scènes finales que le spectateur sera amené à se confronter à une vraie violence concrète alors que, une fois encore, cette violence est intrinsèquement présente dans chaque seconde du long métrage. De même, point de musique, sauf lorsqu’elle est en arrière-plan de la vie des personnages – parfois des rythmes de danse entendus par hasard, plus souvent des appels à la prière et des chants qui semblent de plus en plus inquiétants au fur et à mesure que le film avance.

Dans ce jeu d’oppositions que le réalisateur met en place, vient aussi le pari de l’espérance, même si la situation de ces femmes est désespérée. Car elles évoluent toutes dans un environnement qui les limite et les contrôle ; lorsqu’Amina regarde un ciel nuageux comme si elle rêvait de s’échapper, la caméra la filme d’en bas, de sorte que nous ne pouvons que voir les murs qui l’entourent de tous côtés. Mais pourtant une espérance fleurît dans ce desert… elle coûte cher, on le comprendra, mais est tout de même bien présente de multiples fois dans le scénario. Elle passe notamment par d’autres personnes sur les chemins arides de cette mère et de sa fille… car, au cœur des ténèbres, subsistent toujours des parcelles éclairantes et résistantes. Une espérance qui surgit dans la possibilité d’une réconciliation, dans le refus de croire que le passé écrit inévitablement le futur.

Lingui, les liens sacrés se refuse à entrer dans une démarche polémique ; ils se contentent de suivre ses personnages et de laisser le public accompagner ce que ces femmes traversent. Le scénario de Haroun est en fait extrêmement habile, construit toujours dans une certaine subtilité. Certains regretteront peut-être l’happy-end un peu facile. Mais, après tout ce qui a précédé, on ne peut pas vraiment en vouloir à ces femmes d’avoir au moins une brève vision de la liberté… tiens, c’est sans doute aussi là que l’espérance pointe à nouveau et ultimement le bout du nez.

 

Julie (en 12 chapitres)… comment choisir ?

Julie (en 12 chapitres), cinquième film de Joachim Trier, donne au réalisateur norvégien l’occasion de revenir pour la troisième fois sur le tapis rouge de la Croisette. Il conclut ici une sorte de trilogie commencée avec Nouvelle donne et Oslo, 31 août pour parler de personnes souffrant du vertige du temps qui les traverse. Le portrait d’une jeune femme d’aujourd’hui, dressé avec une grande sensibilité, de l’émotion et ce qu’il faut d’humour, le tout porté par Renate Reinsve, une jeune actrice absolument rayonnante.

Un prologue, douze chapitres et un épilogue, et deux heures qui s’écoulent on ne peut plus facilement, pour nous raconter l’histoire de Julie (Renate Reinsve), une brillante étudiante en médecine d’une vingtaine d’années. Une voix off, nous raconte en quelques instantanés ses études et ses premières expériences sentimentales avec une certaine ironie. Une fille qui zappe à tout va… D’abord médecine donc mais très vite, insatisfaite, elle bifurque pour devenir psychologue, jusqu’au jour où la photographie s’immisce dans sa jeune existence, pour finir par travailler dans une librairie. Une jeunesse, des sollicitations en pagailles et donc de multiples possibilités. Et les sentiments se mêlent à tout ça, prise entre son amour pour un photographe plus âgé (Anders Danielsen) et un flirt avec un jeune serveur (Herbert Nordrum). Mais comme le savent trop bien tous ceux qui ont déjà passé une heure à parcourir Netflix sans but précis, avoir trop d’options peut vous empêcher de vous engager dans l’une d’entre elles ; plus le menu est grand, plus il est difficile d’avoir l’impression d’avoir commandé le bon repas.  Mais enfin, tout cela n’est que le prologue d’une longue et belle histoire, façon comédie romantique sur les bords mais avec une vraie réflexion plus profonde qu’il n’y parait, autour des choix, de la vie de couple, de la maternité, de la fluctuation des sentiments, des relations familiales plus largement et bien sûr de ce qui est le véritable héros invisible du scénario : le temps.

Julie (en 12 chapitres) aborde le temps sous différents angles. La nature fragmentée de sa structure littéraire nous permet de ressentir les années qui glissent entre les doigts de Julie, tandis que la focalisation des meilleurs chapitres place des moments isolés sous un microscope pour voir comment certaines nuits peuvent résonner toute une vie. Dans une séquence remarquable qui devrait résonner chez tous ceux qui se sont déjà posé cette fameuse question « et si j’arrêtais tout pour vivre ailleurs avec mon amoureux ou mon amoureuse », le temps lui-même s’arrête complètement dans tout Oslo alors que Julie traverse la ville en courant d’un homme à un autre. C’est le fantasme romantique par excellence qui suinte au cœur de ce film avec cette aspiration : choisir sans conséquence. Mais comme le souligne Trier : « Julie est une jeune femme spontanée, qui croit qu’on peut changer de vie à sa guise et qui recherche ça, puis qui se retrouve un jour confrontée aux limites du temps et à celles de chacun y compris les siennes. Il n’y a pas un nombre infini d’opportunités dans une existence. » Et puis il y a toutes ces références nostalgiques sur un temps passé où la culture notamment passait par les objets que l’on touchait, que l’on possédait. Bien avant que les écrans, les réseaux, le plateformes numériques emportent (presque) tout sur leur passage… Mais Julie justement est une fille de son temps, génération zapping, et qui a donc grandi avec tout ça, ayant même connu le portable ouvert sur la table de classe pour suivre les notifications instantanées pendant que le prof faisait cours.

Quelques mots sur Julie justement ou, plutôt à vrai dire, de la lumineuse Renate Reinsve qui trouve là son premier grand rôle au cinéma (on pourra noter qu’elle apparaissait déjà dans Oslo, 31 août il y a 10 ans). À 33 ans elle éblouit par son talent et son charisme et pourrait tout à fait accueillir lors du palmarès un joli prix d’interprétation féminine qui lui irait à merveille. Mention aussi pour les divers aspects techniques, réalisation, montage et surtout photo qui offre à ce scénario un écrin admirable.

Dans cette belle romance contemporaine, Julie peut sans doute se sentir comme « la pire personne au monde » de temps en temps (traduction du titre original – un titre éminemment moins poétique évidemment), et elle peut même le faire ressentir là quelques-uns de ses proches pendant une minute ou deux, mais il n’y a semble-t-il pas de meilleur moyen pour elle de parvenir à être vraiment celle avec qui elle peut vivre. Et sa tendresse et son authenticité viennent de toute façon contrecarrer cette bien mauvaise qualification sur sa personne. L’ultime plan du film d’ailleurs le montre bien… Mais pour Joaquim Trier, il était important de la montrer avec ses bons et ses mauvais côtés. Il l’explique ainsi : « Je suis fan d’une approche humaniste de la dramaturgie, quand on peut montrer les conflits intérieurs des personnages, leur effort pour bien se comporter et parfois leur échec à y parvenir, un peu comme nous tous. »

Pour conclure, Julie (en 12 chapitres) est un film à regarder comme on lit un bon livre qui fait du bien sur une plage en été, mais qui pourra aussi se relire pour analyser un peu plus encore et se laisser interpeller.

 

Rehana maryam noor… resister à tout prix !

L’un des grands bonheurs du festivalier que je suis est de pouvoir découvrir d’autres cinémas, s’ouvrir à d’autres regards… Ce 74e Festival de Cannes nous a offert ainsi un détour rare par le Bangladesh, avec Rehana maryam noor d’Abdullah Mohammad Saad dans la section « Un certain regard ». Rare est un mot faible puisqu’il s’agit du premier film bangladais à avoir été officiellement sélectionné au prestigieux festival.

Professeur adjointe dans un hôpital universitaire, Rehana s’efforce de maintenir l’équilibre entre son travail et sa famille, jonglant entre ses responsabilités de professeur, médecin, sœur, fille et mère. Sa vie dérape un soir lorsqu’elle voit l’une de ses étudiantes sortir en pleurs du bureau d’un collègue. Profondément marquée, Rehana s’engouffre dans une quête obsessive de justice pour son élève, au moment même où elle reçoit une plainte de l’école concernant le comportement de sa fille de six ans… Tout en se débattant avec son ego, son éthique et sa colère refoulée, Rehana refuse d’accepter la folie de cette société et se lance dans un périlleux voyage pour rendre justice à son élève et à sa fille.

Au travers de cette proposition, c’est l’occasion de réaliser que les mêmes questions universelles traversent les cultures, et c’est ainsi qu’ici le viol et le silence qui l’entoure sont abordés, mais encore la notion de justice, de corruption, d’éducation ou la place de la femme. Des sujets éminemment complexes auxquels s’attaque Abdullah Mohammad Saad. Bien évidemment, les aspects culturels entrent en jeu et c’est ainsi l’occasion de découvrir certaines particularités mais aussi de voir que quelques soient nos différences les besoins humains fondamentaux restent les mêmes. Une question intéressante traverse également l’histoire de cette femme courageuse : Jusqu’où peut-on aller pour manifester la justice ? Jusqu’à malmener la vérité pour protéger ? Mais alors, la justice fait-elle encore sens ?

Dans sa manière d’aborder ces thématiques, le réalisateur entre dans une démarche extrêmement pertinente de parallèles entre la quête de Rehana, et son rôle au sein de sa propre famille. Empêtrée dans des complexités administratives, la jeune maman se retrouve à gérer un problème avec l’école de sa petite fille qui a mordu un camarade. Cet acte plus ou moins anodin, qu’elle condamne naturellement en premier lieu, se révèle finalement autrement quand elle comprend qu’il est la réponse défensive à des pincements incessants de ce garçon sur sa fille. Comment alors demander à son enfant de s’excuser injustement ? Métaphoriquement divers aspects majeurs des violences faites aux femmes apparaissent, et notamment ce qui peut être transmis aux générations suivantes, dès l’enfance. Et si tel est le cas, comment alors espérer mettre un terme à cette culture du silence et de la condamnation ?

Malgré quelques défauts, Abdullah Mohammad Saad peut défendre son film avec fierté. Cette sélection est en plus extrêmement significative, comme l’a souligné le délégué général du Festival Thierry Frémaux, pour un pays qui fête ses 50 ans d’indépendance. C’est en tout cas ce que disent de nombreux cinéphiles bangladais qui voient là, dans cette sélection de Rehana Maryam Noor, un véritable exploit historique. Tous les regards seront désormais tournés vers le 16 juillet, date de la cérémonie de remise des prix de la section Un certain regard, où ce film bengali a clairement toutes ses chances.

 

 

 

Tout s’est bien passé… mais à quel prix ?

François Ozon revient cette année en compétition au Festival de Cannes avec Tout s’est bien passé, adaptant là les mémoires éponymes de l’auteure Emmanuèle Bernheim, un drame familial résolument non sentimental et profondément élégant sur une auteure parisienne qui tente d’honorer le souhait de son père malade et extrêmement diminué de mettre fin à ses jours. André Dussollier et Sophie Marceau sont absolument remarquables dans le rôle de ce père et de sa fille dont la relation délicate est bouleversée dans ces moments délicats de l’existence.

C’est avec délicatesse et dans une approche cinématographique classique et soignée qu’Ozon traite ce sujet sensible du suicide assisté. Avec ce titre qui reprend une parole forte d’un moment crucial de l’histoire, Tout s’est bien passé, le spectateur se retrouve finalement invité à discerner ce qui s’est véritablement « bien » passé dans cette histoire sans chercher par quelque manipulation habile émotionnelle à influencer notre regard. Et c’est ainsi que l’un des plans de fin nous positionnant face à la mort, moment suprêmement difficile à réaliser dans un tel récit, reste obsédant par son absence d’émotion délibérément souhaité.

L’émotion n’est pourtant pas absente mais elle se joue ailleurs tout au long de la narration, dans les silences notamment concrets et scénaristiques, les non-dits plus précisément. Elle apparaît dans les regards, les attitudes des acteur chevronnés et admirables qui se fondent dans la justesse de leurs personnages et sans le moindre excès injustifié. Tout cela rend le film extrêmement touchant.

Sophie Marceau joue le rôle d’Emmanuèle, auteure parisienne reconnue, qui se retrouve devant une sorte de non choix lorsqu’une attaque cérébrale laisse son père de 85 ans, André (André Dussollier), à moitié paralysé avec peu de chances de se rétablir complètement et que l’octogénaire têtu et extrêmement persuasif décide qu’il est temps pour lui d’en finir. « On ne refuse jamais rien à mon père » ne cessera-t-elle de rappeler… Comme nous le voyons dans des flashbacks parfois heurtant, le vieil homme a toujours eu une ombre imposante sur la vie d’Emmanuèle, et ce n’est pas une simple attaque qui va le ralentir maintenant. « Quel connard », lâchera-t-elle ainsi à sa sœur (interprétée aussi remarquablement par Géraldine Pailhas) avec commisération. Mais les sentiments sont bien plus compliqués surtout quand tout cela se vit au cœur de la famille, avec divers paradigmes qui se croisent.

Bien que l’état d’André s’améliore, sa conviction ne faiblit pas, et le film tire sa tension narrative de l’espoir qui demeure chez ses filles qu’il changera peut être d’avis et, dans le même temps, de l’insistance d’André pour que sa sortie soit planifiée, au risque de la reporter… Ozon dé-sensationnalise ainsi le sujet constamment, y compris d’ailleurs avec les révélations sur le passé et la sexualité d’André, et il rappelle en pointillé que ce type de suicide assisté est toujours illégal en France mais possible en traversant la frontière… à condition d’être assez fortuné… Car, au grand dam d’André, le tout doit coûter 10 000 euros. « Comment les pauvres s’en sortent-ils ? » demande-t-il, ce à quoi Manue répond d’un ton sombre : « Ils attendent de mourir »… « oh les pauvres ! » conclura André qui ne manque jamais d’un certain sens de l’humour et de la dérision. Et c’est donc un André Dussollier méconnaissable, l’un des admirables vétérans de nos acteurs français, qui joue à merveille ce rôle d’André, industriel à la retraite, collectionneur d’art, homosexuel mais aussi marié à une artiste sculptrice (Charlotte Rampling) dépressive et atteinte de Parkinson. La situation nous mettra aussi en contact avec Gérard (Grégory Gadebois), l’ancien amant d’André avec qui la relation est très ambigüe, et avec la Suissesse qui doit mener à bien le processus, interprétée par Hanna Schygulla. Un casting hors pair dont il ne serait point surprenant de voir certains noms cités lors de la remise des prix du Festival.

Avec Tout s’est bien passé pas de débat véritable, car avec André, on ne discute pas vraiment, vous l’avez compris. Cet homme en a tout simplement assez et il n’a pas l’intention d’en discuter, ou d’obtenir notre consentement en faisant preuve d’émotion à ce sujet. Et à sa manière, ce film tient la même attitude. Il raconte un drame familial, sans jugement, avec le ton qui est identique à cette phrase prononcée : « Tout s’est bien passé ! ». Le reste nous appartient à vrai dire…

 

 

Robuste… à deux c’est mieux

Comme dans tout bon festival, il fait bon surveiller à la Quinzaine cannoise ce qui se passe dans les sélections parallèles. La difficulté demeurant pour le spectateur accrédité d’arriver à jongler astucieusement entre horaires, salles et envies… paramètres auxquels s’ajoutent la fatigue, la chaleur, les devoirs (rdv, écriture d’articles comme celui-là…) et pas mal d’autres subtilités qui ne vous intéresseront pas forcément mais qui comptent quand même. Un vrai défi du quotidien du festivalier, je dois vous l’avouer. En un mot… il faut être ROBUSTE !

Oh oh oh… oui je vous l’accorde, l’accroche est un peu facile. Mais en ce premier vrai jour de Festival, allez… je me le permets.

Robuste, c’était l’ouverture ce matin de la 60ième semaine de la Critique au Miramar, tout fraîchement refait à neuf, tout au bout de la Croisette par rapport au Palais. L’occasion de retrouver, dans ce premier film de la réalisatrice suisse Constance Meyer, Gérard Depardieu face à Déborah Lukumuena, révélée en 2017 par le bouleversant Divines de Houda Benyamina, qui forment là un duo tout à fait épatant.

Lorsque son bras droit et seul compagnon doit s’absenter pendant plusieurs semaines, Georges, star de cinéma vieillissante, se voit attribuer une remplaçante, Aïssa. Entre l’acteur désabusé et la jeune agente de sécurité, un lien unique va se nouer.

Délicat, drôle, attachant, profond et plein d’humanité sont les qualificatifs qui conviennent parfaitement à mon appréciation tant pour cette jolie histoire et son interprétation, que pour sa mise en scène. Robuste raconte une amitié qui se noue malgré les différences. 

Alors il y a tout d’abord Georges, un rôle écrit sur mesure pour Gérard et qui ressemble tellement à l’idée que l’on peut se faire de l’acteur. Star vieillissante, plein d’amertume, fatiguée, qui ne supporte pas d’être sans cesse sollicitée, mais qui demeure attachant, en particulier dans certains rapports individuels construits autour de l’amitié. Un homme pétri de paradoxes, qui aimerait tant qu’on lui foute la paix, mais qui a un besoin vital d’une présence pour ne pas rester seul. Depardieu est tout simplement admirable avec, en plus, quelques sorties qui font mouche dans la salle. Magnifique final où l’acteur se retrouve à finalement jouer la fameuse scène tant répétée et entrer dans le « costume » de son personnage avec une éclatante élégance.

Et puis il y a Aïssa, cette lutteuse gréco-romaine, qui vient remplacer son « grand frère » et chef Lalou auprès de Georges. On a tous les éléments pour entrevoir se profiler le choc des clichés sur la confrontation de ces deux mondes aux antipodes l’un de l’autre. Mais non, Constance Meyer nous amène autre-part, choisissant d’installer une douce complicité qui se forge tranquillement entre les deux protagonistes. Déborah Lukumuena est superbe, elle rayonne dans ses diverses expressions et son regard capte l’objectif avec une puissance rare.

Robuste, c’est une rencontre de deux solitudes filmées avec une grande pudeur et beaucoup de délicatesse bienveillante. Un film qui fait du bien, et qui vous fait sortir de la salle obscure satisfait et intérieurement éclairé

 

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CANNES 2021

Lingui… pour refuser de subir

Huit ans après avoir participé à la compétition du Festival de Cannes avec Grisgris, le cinéaste originaire du Tchad, Mahamat-Saleh Haroun, est de retour cette année avec Lingui, les liens sacrés. Un habitué de la compétition cannoise, qui a déjà remporté le prix du Jury pour Un homme qui crie en 2010.

Si son film est motivé par ce qui semble être une saine colère à l’égard du traitement des femmes dans son pays majoritairement musulman, Haroun choisit de s’intéresser plus spécifiquement à l’histoire de deux femmes et de traiter les sujets éthiques par le prisme de leurs expériences passées et actuelles. On pourrait ainsi dire que Lingui est une sorte d’écho lointain à Un homme qui crie qui explorait la relation entre un père et son fils sur fond de guerre civile. Cette fois-ci, la relation est celle d’une mère et de sa fille, avec pour toile de fond le climat religieux, culturel et juridique particulièrement oppressant pour les femmes dans son pays.

Amina (Achouackh Abakar Souleymane) est la mère de Maria (Rihane Khalil Alio) âgée de 15 ans. Elles vivent dans la banlieue de N’Djamena dans une communauté où la mosquée est devenue le véritable centre de vie. Le film expose patiemment la routine quotidienne : Amina retire le métal de vieux pneus et le transforme en corbeilles qu’elle vend sur le marché et dans la rue. Les femmes ont un chien, un chat et un voisin qui voudrait épouser Amina, mais celle-ci résiste ; elle pense qu’il a simplement pitié d’elle parce qu’elle a passé une grande partie de sa vie en tant que paria étant une mère célibataire. Maria, quant à elle, est maussade et renfermée. La raison se trouve dans la découverte de sa grossesse… Elle veut alors avorter, mais c’est à la fois illégal et impensable dans cette communauté religieuse extrêmement stricte – jusqu’à ce que le désespoir se transforme en détermination pour la mère et la fille, qui trouvent un médecin qui accepterait de le faire pour 1 million de francs CFA. 

Pour réaliser son film, Haroun choisit de placer sa caméra comme une sorte d’observatrice discrète des personnages et des situations. En découle un sentiment profond de calme, malgré le véritable drame qui se joue. Les couleurs et la photographie dans son ensemble participent grandement à cette ambiance paradoxale qui se met en place. C’est peut-être seulement dans l’une des scènes finales que le spectateur sera amené à se confronter à une vraie violence concrète alors que, une fois encore, cette violence est intrinsèquement présente dans chaque seconde du long métrage. De même, point de musique, sauf lorsqu’elle est en arrière-plan de la vie des personnages – parfois des rythmes de danse entendus par hasard, plus souvent des appels à la prière et des chants qui semblent de plus en plus inquiétants au fur et à mesure que le film avance.

Dans ce jeu d’oppositions que le réalisateur met en place, vient aussi le pari de l’espérance, même si la situation de ces femmes est désespérée. Car elles évoluent toutes dans un environnement qui les limite et les contrôle ; lorsqu’Amina regarde un ciel nuageux comme si elle rêvait de s’échapper, la caméra la filme d’en bas, de sorte que nous ne pouvons que voir les murs qui l’entourent de tous côtés. Mais pourtant une espérance fleurît dans ce desert… elle coûte cher, on le comprendra, mais est tout de même bien présente de multiples fois dans le scénario. Elle passe notamment par d’autres personnes sur les chemins arides de cette mère et de sa fille… car, au cœur des ténèbres, subsistent toujours des parcelles éclairantes et résistantes. Une espérance qui surgit dans la possibilité d’une réconciliation, dans le refus de croire que le passé écrit inévitablement le futur.

Lingui, les liens sacrés se refuse à entrer dans une démarche polémique ; ils se contentent de suivre ses personnages et de laisser le public accompagner ce que ces femmes traversent. Le scénario de Haroun est en fait extrêmement habile, construit toujours dans une certaine subtilité. Certains regretteront peut-être l’happy-end un peu facile. Mais, après tout ce qui a précédé, on ne peut pas vraiment en vouloir à ces femmes d’avoir au moins une brève vision de la liberté… tiens, c’est sans doute aussi là que l’espérance pointe à nouveau et ultimement le bout du nez.

 

Julie (en 12 chapitres)… comment choisir ?

Julie (en 12 chapitres), cinquième film de Joachim Trier, donne au réalisateur norvégien l’occasion de revenir pour la troisième fois sur le tapis rouge de la Croisette. Il conclut ici une sorte de trilogie commencée avec Nouvelle donne et Oslo, 31 août pour parler de personnes souffrant du vertige du temps qui les traverse. Le portrait d’une jeune femme d’aujourd’hui, dressé avec une grande sensibilité, de l’émotion et ce qu’il faut d’humour, le tout porté par Renate Reinsve, une jeune actrice absolument rayonnante.

Un prologue, douze chapitres et un épilogue, et deux heures qui s’écoulent on ne peut plus facilement, pour nous raconter l’histoire de Julie (Renate Reinsve), une brillante étudiante en médecine d’une vingtaine d’années. Une voix off, nous raconte en quelques instantanés ses études et ses premières expériences sentimentales avec une certaine ironie. Une fille qui zappe à tout va… D’abord médecine donc mais très vite, insatisfaite, elle bifurque pour devenir psychologue, jusqu’au jour où la photographie s’immisce dans sa jeune existence, pour finir par travailler dans une librairie. Une jeunesse, des sollicitations en pagailles et donc de multiples possibilités. Et les sentiments se mêlent à tout ça, prise entre son amour pour un photographe plus âgé (Anders Danielsen) et un flirt avec un jeune serveur (Herbert Nordrum). Mais comme le savent trop bien tous ceux qui ont déjà passé une heure à parcourir Netflix sans but précis, avoir trop d’options peut vous empêcher de vous engager dans l’une d’entre elles ; plus le menu est grand, plus il est difficile d’avoir l’impression d’avoir commandé le bon repas.  Mais enfin, tout cela n’est que le prologue d’une longue et belle histoire, façon comédie romantique sur les bords mais avec une vraie réflexion plus profonde qu’il n’y parait, autour des choix, de la vie de couple, de la maternité, de la fluctuation des sentiments, des relations familiales plus largement et bien sûr de ce qui est le véritable héros invisible du scénario : le temps.

Julie (en 12 chapitres) aborde le temps sous différents angles. La nature fragmentée de sa structure littéraire nous permet de ressentir les années qui glissent entre les doigts de Julie, tandis que la focalisation des meilleurs chapitres place des moments isolés sous un microscope pour voir comment certaines nuits peuvent résonner toute une vie. Dans une séquence remarquable qui devrait résonner chez tous ceux qui se sont déjà posé cette fameuse question « et si j’arrêtais tout pour vivre ailleurs avec mon amoureux ou mon amoureuse », le temps lui-même s’arrête complètement dans tout Oslo alors que Julie traverse la ville en courant d’un homme à un autre. C’est le fantasme romantique par excellence qui suinte au cœur de ce film avec cette aspiration : choisir sans conséquence. Mais comme le souligne Trier : « Julie est une jeune femme spontanée, qui croit qu’on peut changer de vie à sa guise et qui recherche ça, puis qui se retrouve un jour confrontée aux limites du temps et à celles de chacun y compris les siennes. Il n’y a pas un nombre infini d’opportunités dans une existence. » Et puis il y a toutes ces références nostalgiques sur un temps passé où la culture notamment passait par les objets que l’on touchait, que l’on possédait. Bien avant que les écrans, les réseaux, le plateformes numériques emportent (presque) tout sur leur passage… Mais Julie justement est une fille de son temps, génération zapping, et qui a donc grandi avec tout ça, ayant même connu le portable ouvert sur la table de classe pour suivre les notifications instantanées pendant que le prof faisait cours.

Quelques mots sur Julie justement ou, plutôt à vrai dire, de la lumineuse Renate Reinsve qui trouve là son premier grand rôle au cinéma (on pourra noter qu’elle apparaissait déjà dans Oslo, 31 août il y a 10 ans). À 33 ans elle éblouit par son talent et son charisme et pourrait tout à fait accueillir lors du palmarès un joli prix d’interprétation féminine qui lui irait à merveille. Mention aussi pour les divers aspects techniques, réalisation, montage et surtout photo qui offre à ce scénario un écrin admirable.

Dans cette belle romance contemporaine, Julie peut sans doute se sentir comme « la pire personne au monde » de temps en temps (traduction du titre original – un titre éminemment moins poétique évidemment), et elle peut même le faire ressentir là quelques-uns de ses proches pendant une minute ou deux, mais il n’y a semble-t-il pas de meilleur moyen pour elle de parvenir à être vraiment celle avec qui elle peut vivre. Et sa tendresse et son authenticité viennent de toute façon contrecarrer cette bien mauvaise qualification sur sa personne. L’ultime plan du film d’ailleurs le montre bien… Mais pour Joaquim Trier, il était important de la montrer avec ses bons et ses mauvais côtés. Il l’explique ainsi : « Je suis fan d’une approche humaniste de la dramaturgie, quand on peut montrer les conflits intérieurs des personnages, leur effort pour bien se comporter et parfois leur échec à y parvenir, un peu comme nous tous. »

Pour conclure, Julie (en 12 chapitres) est un film à regarder comme on lit un bon livre qui fait du bien sur une plage en été, mais qui pourra aussi se relire pour analyser un peu plus encore et se laisser interpeller.

 

Rehana maryam noor… resister à tout prix !

L’un des grands bonheurs du festivalier que je suis est de pouvoir découvrir d’autres cinémas, s’ouvrir à d’autres regards… Ce 74e Festival de Cannes nous a offert ainsi un détour rare par le Bangladesh, avec Rehana maryam noor d’Abdullah Mohammad Saad dans la section « Un certain regard ». Rare est un mot faible puisqu’il s’agit du premier film bangladais à avoir été officiellement sélectionné au prestigieux festival.

Professeur adjointe dans un hôpital universitaire, Rehana s’efforce de maintenir l’équilibre entre son travail et sa famille, jonglant entre ses responsabilités de professeur, médecin, sœur, fille et mère. Sa vie dérape un soir lorsqu’elle voit l’une de ses étudiantes sortir en pleurs du bureau d’un collègue. Profondément marquée, Rehana s’engouffre dans une quête obsessive de justice pour son élève, au moment même où elle reçoit une plainte de l’école concernant le comportement de sa fille de six ans… Tout en se débattant avec son ego, son éthique et sa colère refoulée, Rehana refuse d’accepter la folie de cette société et se lance dans un périlleux voyage pour rendre justice à son élève et à sa fille.

Au travers de cette proposition, c’est l’occasion de réaliser que les mêmes questions universelles traversent les cultures, et c’est ainsi qu’ici le viol et le silence qui l’entoure sont abordés, mais encore la notion de justice, de corruption, d’éducation ou la place de la femme. Des sujets éminemment complexes auxquels s’attaque Abdullah Mohammad Saad. Bien évidemment, les aspects culturels entrent en jeu et c’est ainsi l’occasion de découvrir certaines particularités mais aussi de voir que quelques soient nos différences les besoins humains fondamentaux restent les mêmes. Une question intéressante traverse également l’histoire de cette femme courageuse : Jusqu’où peut-on aller pour manifester la justice ? Jusqu’à malmener la vérité pour protéger ? Mais alors, la justice fait-elle encore sens ?

Dans sa manière d’aborder ces thématiques, le réalisateur entre dans une démarche extrêmement pertinente de parallèles entre la quête de Rehana, et son rôle au sein de sa propre famille. Empêtrée dans des complexités administratives, la jeune maman se retrouve à gérer un problème avec l’école de sa petite fille qui a mordu un camarade. Cet acte plus ou moins anodin, qu’elle condamne naturellement en premier lieu, se révèle finalement autrement quand elle comprend qu’il est la réponse défensive à des pincements incessants de ce garçon sur sa fille. Comment alors demander à son enfant de s’excuser injustement ? Métaphoriquement divers aspects majeurs des violences faites aux femmes apparaissent, et notamment ce qui peut être transmis aux générations suivantes, dès l’enfance. Et si tel est le cas, comment alors espérer mettre un terme à cette culture du silence et de la condamnation ?

Malgré quelques défauts, Abdullah Mohammad Saad peut défendre son film avec fierté. Cette sélection est en plus extrêmement significative, comme l’a souligné le délégué général du Festival Thierry Frémaux, pour un pays qui fête ses 50 ans d’indépendance. C’est en tout cas ce que disent de nombreux cinéphiles bangladais qui voient là, dans cette sélection de Rehana Maryam Noor, un véritable exploit historique. Tous les regards seront désormais tournés vers le 16 juillet, date de la cérémonie de remise des prix de la section Un certain regard, où ce film bengali a clairement toutes ses chances.

 

 

 

Tout s’est bien passé… mais à quel prix ?

François Ozon revient cette année en compétition au Festival de Cannes avec Tout s’est bien passé, adaptant là les mémoires éponymes de l’auteure Emmanuèle Bernheim, un drame familial résolument non sentimental et profondément élégant sur une auteure parisienne qui tente d’honorer le souhait de son père malade et extrêmement diminué de mettre fin à ses jours. André Dussollier et Sophie Marceau sont absolument remarquables dans le rôle de ce père et de sa fille dont la relation délicate est bouleversée dans ces moments délicats de l’existence.

C’est avec délicatesse et dans une approche cinématographique classique et soignée qu’Ozon traite ce sujet sensible du suicide assisté. Avec ce titre qui reprend une parole forte d’un moment crucial de l’histoire, Tout s’est bien passé, le spectateur se retrouve finalement invité à discerner ce qui s’est véritablement « bien » passé dans cette histoire sans chercher par quelque manipulation habile émotionnelle à influencer notre regard. Et c’est ainsi que l’un des plans de fin nous positionnant face à la mort, moment suprêmement difficile à réaliser dans un tel récit, reste obsédant par son absence d’émotion délibérément souhaité.

L’émotion n’est pourtant pas absente mais elle se joue ailleurs tout au long de la narration, dans les silences notamment concrets et scénaristiques, les non-dits plus précisément. Elle apparaît dans les regards, les attitudes des acteur chevronnés et admirables qui se fondent dans la justesse de leurs personnages et sans le moindre excès injustifié. Tout cela rend le film extrêmement touchant.

Sophie Marceau joue le rôle d’Emmanuèle, auteure parisienne reconnue, qui se retrouve devant une sorte de non choix lorsqu’une attaque cérébrale laisse son père de 85 ans, André (André Dussollier), à moitié paralysé avec peu de chances de se rétablir complètement et que l’octogénaire têtu et extrêmement persuasif décide qu’il est temps pour lui d’en finir. « On ne refuse jamais rien à mon père » ne cessera-t-elle de rappeler… Comme nous le voyons dans des flashbacks parfois heurtant, le vieil homme a toujours eu une ombre imposante sur la vie d’Emmanuèle, et ce n’est pas une simple attaque qui va le ralentir maintenant. « Quel connard », lâchera-t-elle ainsi à sa sœur (interprétée aussi remarquablement par Géraldine Pailhas) avec commisération. Mais les sentiments sont bien plus compliqués surtout quand tout cela se vit au cœur de la famille, avec divers paradigmes qui se croisent.

Bien que l’état d’André s’améliore, sa conviction ne faiblit pas, et le film tire sa tension narrative de l’espoir qui demeure chez ses filles qu’il changera peut être d’avis et, dans le même temps, de l’insistance d’André pour que sa sortie soit planifiée, au risque de la reporter… Ozon dé-sensationnalise ainsi le sujet constamment, y compris d’ailleurs avec les révélations sur le passé et la sexualité d’André, et il rappelle en pointillé que ce type de suicide assisté est toujours illégal en France mais possible en traversant la frontière… à condition d’être assez fortuné… Car, au grand dam d’André, le tout doit coûter 10 000 euros. « Comment les pauvres s’en sortent-ils ? » demande-t-il, ce à quoi Manue répond d’un ton sombre : « Ils attendent de mourir »… « oh les pauvres ! » conclura André qui ne manque jamais d’un certain sens de l’humour et de la dérision. Et c’est donc un André Dussollier méconnaissable, l’un des admirables vétérans de nos acteurs français, qui joue à merveille ce rôle d’André, industriel à la retraite, collectionneur d’art, homosexuel mais aussi marié à une artiste sculptrice (Charlotte Rampling) dépressive et atteinte de Parkinson. La situation nous mettra aussi en contact avec Gérard (Grégory Gadebois), l’ancien amant d’André avec qui la relation est très ambigüe, et avec la Suissesse qui doit mener à bien le processus, interprétée par Hanna Schygulla. Un casting hors pair dont il ne serait point surprenant de voir certains noms cités lors de la remise des prix du Festival.

Avec Tout s’est bien passé pas de débat véritable, car avec André, on ne discute pas vraiment, vous l’avez compris. Cet homme en a tout simplement assez et il n’a pas l’intention d’en discuter, ou d’obtenir notre consentement en faisant preuve d’émotion à ce sujet. Et à sa manière, ce film tient la même attitude. Il raconte un drame familial, sans jugement, avec le ton qui est identique à cette phrase prononcée : « Tout s’est bien passé ! ». Le reste nous appartient à vrai dire…

 

 

Robuste… à deux c’est mieux

Comme dans tout bon festival, il fait bon surveiller à la Quinzaine cannoise ce qui se passe dans les sélections parallèles. La difficulté demeurant pour le spectateur accrédité d’arriver à jongler astucieusement entre horaires, salles et envies… paramètres auxquels s’ajoutent la fatigue, la chaleur, les devoirs (rdv, écriture d’articles comme celui-là…) et pas mal d’autres subtilités qui ne vous intéresseront pas forcément mais qui comptent quand même. Un vrai défi du quotidien du festivalier, je dois vous l’avouer. En un mot… il faut être ROBUSTE !

Oh oh oh… oui je vous l’accorde, l’accroche est un peu facile. Mais en ce premier vrai jour de Festival, allez… je me le permets.

Robuste, c’était l’ouverture ce matin de la 60ième semaine de la Critique au Miramar, tout fraîchement refait à neuf, tout au bout de la Croisette par rapport au Palais. L’occasion de retrouver, dans ce premier film de la réalisatrice suisse Constance Meyer, Gérard Depardieu face à Déborah Lukumuena, révélée en 2017 par le bouleversant Divines de Houda Benyamina, qui forment là un duo tout à fait épatant.

Lorsque son bras droit et seul compagnon doit s’absenter pendant plusieurs semaines, Georges, star de cinéma vieillissante, se voit attribuer une remplaçante, Aïssa. Entre l’acteur désabusé et la jeune agente de sécurité, un lien unique va se nouer.

Délicat, drôle, attachant, profond et plein d’humanité sont les qualificatifs qui conviennent parfaitement à mon appréciation tant pour cette jolie histoire et son interprétation, que pour sa mise en scène. Robuste raconte une amitié qui se noue malgré les différences. 

Alors il y a tout d’abord Georges, un rôle écrit sur mesure pour Gérard et qui ressemble tellement à l’idée que l’on peut se faire de l’acteur. Star vieillissante, plein d’amertume, fatiguée, qui ne supporte pas d’être sans cesse sollicitée, mais qui demeure attachant, en particulier dans certains rapports individuels construits autour de l’amitié. Un homme pétri de paradoxes, qui aimerait tant qu’on lui foute la paix, mais qui a un besoin vital d’une présence pour ne pas rester seul. Depardieu est tout simplement admirable avec, en plus, quelques sorties qui font mouche dans la salle. Magnifique final où l’acteur se retrouve à finalement jouer la fameuse scène tant répétée et entrer dans le « costume » de son personnage avec une éclatante élégance.

Et puis il y a Aïssa, cette lutteuse gréco-romaine, qui vient remplacer son « grand frère » et chef Lalou auprès de Georges. On a tous les éléments pour entrevoir se profiler le choc des clichés sur la confrontation de ces deux mondes aux antipodes l’un de l’autre. Mais non, Constance Meyer nous amène autre-part, choisissant d’installer une douce complicité qui se forge tranquillement entre les deux protagonistes. Déborah Lukumuena est superbe, elle rayonne dans ses diverses expressions et son regard capte l’objectif avec une puissance rare.

Robuste, c’est une rencontre de deux solitudes filmées avec une grande pudeur et beaucoup de délicatesse bienveillante. Un film qui fait du bien, et qui vous fait sortir de la salle obscure satisfait et intérieurement éclairé

 

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