CANNES 2021

Cannes 2021… et alors ?

La première chose à retenir c’est que l’édition 2021 du Festival de Cannes aura bien eu lieu ! Pas si évident que cela, en y repensant, et à quelques jours près les choses auraient peut-être été un peu compromises. Mais voilà, 24 films en compétitions et une multitudes d’autres projections dans les diverses sections qu’offre la Quinzaine, sans compter les séances spéciales et les hors-compétition, les courts-métrages et autres surprises de dernière minute…

Les intranquilles… quand la famille s’épuise

Les intranquilles, le drame belge du réalisateur Joachim Lafosse avec Leïla Bekhti et Damien Bonnard, concluait hier la présentation des 24 films de la compétition dans cette 74ème édition du Festival de Cannes. Un film coup de poing qui laisse des traces dans le cœur en explorant l’histoire d’une famille déchirée par la bipolarité.

Haut et fort… mais un peu frustré !

Haut et fort, pour découvrir la réalité du centre culture Les Étoiles, un espace dédié à la formation des jeunes du quartier aux métiers des arts et de la scène et ici plus précisément du hip-hop. L’ancien rappeur Anas (Anas Basbousi dans son propre rôle) prend un emploi dans un centre culturel d’un quartier populaire de la ville et tente d’enseigner le rap à un groupe mixte d’adolescents. Ses élèves répondent avec enthousiasme, en apportant leurs problèmes personnels.

Les Olympiades… romance d’aujourd’hui

Il ne serait pas surprenant de retrouver samedi soir dans le palmarès 2021, et pourquoi pas pour une deuxième Palme d’or, avec Les Olympiades le nouveau film magistral de Jacques Audiard, racontant des histoires d’amour d’aujourd’hui au cœur des Olympiades, un ensemble de tours du 13ème arrondissement de la capitale. Les Olympiades est l’adaptation d’un roman graphique américain d’Adrian Tomine Les Intrus qui est à l’origine un recueil de six histoires.

Un héros… payer sa dette

C’est toujours un plaisir certain de découvrir un nouveau film d’Asghar Farhadi en Festival. Car on sait généralement que l’on va assister à du très bon ! Le réalisateur iranien, qui avait remporté l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2012 avec Une Séparation, est un maître du conte moral tortueux, dans lequel les questionnements éthiques façonnent le scénario. Un héros présenté dans la Compétition Cannoise cette année, est un excellent cru et il est un sérieux concurrent pour plusieurs prix.

Blue Bayou… Je t’ai choisi !

Chaque année au Festival de Cannes, la sélection Un Certain Regard nous révèle de véritables pépites où l’émotion l’emporte. Cette année, c’est manifestement le cas avec Blue Bayou du cinéaste américain Justin Chon , qui aborde le douloureux sujet de la déportation massive d’enfants adoptés devenus adultes aux États-Unis et dont on parle peu.

The French Dispatch… No crying

À l’heure où le journalisme est souvent décrié, voir insulté, Wes Anderson nous offre, avec The French Dispatch, sa lettre d’amour à la presse écrite. Un véritable tapis rouge de stars, de Bill Murray à Benicio del Toro en passant par Tilda Swinton, Timothée Chalamet, Adrien Brody,

Tre piani… drames à tous les étages !

Tre piani (Trois étages), de Nanni Moretti, l’un des grands maîtres du cinéma italien de ces dernières décennies, est en compétition dans la section officielle du Festival de Cannes. Il se présente comme une œuvre chorale explorant les peines de la classe moyenne italienne au-travers de l’histoire de plusieurs familles résidant dans les trois étages d’un immeuble romain.

La Fracture… rien ne va plus !

Présenté dans la Compétition du Festival de Cannes, La Fracture de la scénariste et réalisatrice Catherine Corsini nous plonge au plus fort des manifestations des gilets jaunes, mais dans l’univers anxiogène des Urgences d’un hôpital parisien. Mélange de mélodrame, de comédie, et avec certains codes des films d’action,

Compartiment n° 6… en parabole

Voyage, Voyage de Desireless, sorti en 1986, et entendu à trois reprises dans Compartment n° 6 de Juho Kuosmanen donne le ton. C’est là que nous sommes conviés. Dans un voyage pas banal, où un train devient le lieu de confinement et de rencontre avec l’inconnu, et la porte à une transformation. Une romance ferroviaire loin des clichés glamour possibles qui devient ici parabole.

Lingui… pour refuser de subir

Huit ans après avoir participé à la compétition du Festival de Cannes avec Grisgris, le cinéaste originaire du Tchad, Mahamat-Saleh Haroun, est de retour cette année avec Lingui, les liens sacrés. Un habitué de la compétition cannoise, qui a déjà remporté le prix du Jury pour Un homme qui crie en 2010. Si son film est motivé par ce qui semble être une saine colère à l’égard du traitement des femmes dans son pays majoritairement musulman, Haroun choisit de s’intéresser plus spécifiquement à l’histoire de deux femmes

Julie (en 12 chapitres)… comment choisir ?

Julie (en 12 chapitres), cinquième film de de Joachim Trier, donne au réalisateur norvégien l’occasion de revenir pour la troisième fois sur le tapis rouge de la Croisette. Il conclut ici une sorte de trilogie commencée avec Nouvelle donne et Oslo, 31 août pour parler de personnes souffrant du vertige du temps qui les traverse

Rehana maryam noor… resister à tout prix !

Ce 74e Festival de Cannes nous a offert un détour rare par le Bangladesh, avec Rehana maryam noor d’Abdullah Mohammad Saad dans la section « Un certain regard ». .Professeur adjointe dans un hôpital universitaire, Rehana s’efforce de maintenir l’équilibre entre son travail et sa famille, jonglant entre ses responsabilités de professeur, médecin, sœur, fille et mère

Tout s’est bien passé… mais à quel prix ?

François Ozon revient cette année en compétition au Festival de Cannes avec Tout s’est bien passé, adaptant là les mémoires éponymes de l’auteure Emmanuèle Bernheim, un drame familial résolument non sentimental et profondément élégant sur une auteure parisienne qui tente d’honorer le souhait de son père malade et extrêmement diminué de mettre fin à ses jours.

Robuste… à deux c’est mieux

Lorsque son bras droit et seul compagnon doit s'absenter pendant plusieurs semaines, Georges, star de cinéma vieillissante, se voit attribuer une remplaçante, Aïssa. Entre l'acteur désabusé et la jeune agente de sécurité, un lien unique va se nouer.
Robuste, c'est une rencontre de deux solitudes filmées avec une grande pudeur et beaucoup de délicatesse bienveillante. Un film qui fait du bien, et qui vous fait sortir de la salle obscure satisfait et intérieurement éclairé

Annette… nous nous sommes tant aimés !

Pour ouvrir les festivités cannoises, Leos Carax avec Annette qui sort dans les salles de cinéma ce même jour. Un drame musical surréaliste imaginé par le groupe pop Sparks et avec Adam Driver et Marion Cotillard en tête d’affiche. Derrière ses allures totalement barrées et assumées, Annetteouvre des perspectives intéressantes pour réfléchir à la célébrité, à l’amour et au pardon.

Wendy… ô temps, suspends ton vol !

Il existe parfois des films et des réalisateurs par voie de conséquences, qui vous impactent si fort qu’une forme d’adéquation naturelle s’opère ensuite. C’est une peu mon expérience avec Les bêtes du Sud-sauvage (Beasts of the Southern Wild) de Benh Zeitlin, en 2012 lors de mon premier Festival de Cannes comme membre du Jury œcuménique. Depuis, en quelques sortes, j’attends la suite… et voilà que sort ce mercredi 23 juin, enfin, Wendy !

La nuée… l’horreur est dans le pré, cours-y vite !

Premier long métrage de Just Philippot, et porté par le label de la Semaine de la Critique 2020, La Nuée est enfin sorti en salles le 16 juin dernier, après que sa sortie n’ait été reportée maintes fois en raison de la Covid. Un film plein d’audace et d’imagination qui démontre que le cinéma français sait aussi parfois sortir des créneaux habituels qui ont fait sa marque de fabrique.

Sous les étoiles de Paris… s’aider encore et malgré tout

Claus Drexel réalise Sous les étoiles de Paris, un aperçu de celles et ceux qui vivent une existence en marge au cœur de Paris, avec Catherine Frot et l’impressionnant Mahamadou Yaffa. Délicate et sincère, cette fiction nous accroche grâce aux superbes interprétations de ce magnifique duo d’acteurs, ainsi qu’au ton calme et émotionnel que le cinéaste a su créer.

The Last Hillbilly… une autre Amérique

En un peu plus d’une heure The Last Hillbilly trace poétiquement les contours du portrait d’un homme du Kentucky et de sa communauté. Dans la culture populaire américaine d’aujourd’hui, le terme « hillbilly » (que l’on pourrait traduire par « bouseux », « péquenauds ») est souvent utilisé pour décrire une personne peu sophistiquée, pauvre et originaire de la campagne.

Nomadland… 3 raisons parmi tant d’autres

Nomadland, le road-movie de la réalisatrice Chloé Zhao qui suit le parcours de nomades vivant dans des fourgonnettes dans une Amérique frappée par la récession, a triomphé lors de la 93e cérémonie des Oscars en raflant trois statuettes, et pas les moindres : celles du meilleur long-métrage, de la meilleure réalisatrice et de la meilleure actrice pour Frances McDormand. Trois raisons éclatantes pour se précipiter dans les salles ce mercredi 9 juin pour le découvrir.

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Chaque jour à 7h45 , pendant ce temps de confinement, je vous propose ma minute-vidéo « Je confine en parabole »… histoire de bien démarrer la journée.
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Cannes 2021… et alors ?

La première chose à retenir c’est que l’édition 2021 du Festival de Cannes aura bien eu lieu ! Pas si évident que cela, en y repensant, et à quelques jours près les choses auraient peut-être été un peu compromises. Mais voilà, 24 films en compétitions et une multitudes d’autres projections dans les diverses sections qu’offre la Quinzaine, sans compter les séances spéciales et les hors-compétition, les courts-métrages et autres surprises de dernière minute… du soleil, beaucoup moins de journalistes et beaucoup plus de cannois aux projections… des billets pour entrer dans les salles, des contrôles sanitaires pour entrer dans le Palais… moins de papier, plus de wifi et de connexions internet, la plage, des touristes, des gourdes dans le sac, des badauds et des smartphones, de belles robes et aussi souvent peu de tissu sur les  corps féminins, des nœuds pap, des tapis rouge, des masques, du gel et la voix de Pierre Lescure pour nous rappeler les consignes… un Spike Lee et quand même pas mal d’autres stars… et et… une palme d’or qui renverse toutes les attentes et les pronostics possibles et imaginables. Titane, de Julia Ducournau est une œuvre radicale, parfois drôle, et certainement dérangeante qui marque les esprits pour sa folie transgressive et son audace dans son traitement de l’identité et des stéréotypes de genre. Si je reste personnellement dubitatif sur ce choix… eh bien, c’est maintenant à vous de voir !

Car n’oublions pas que l’une des forces de la dimension artistique et du cinéma notamment est de passer par le filtre de la réception individuelle. Chacun est libre devant une œuvre… il la contemple, la reçoit, se laisse interpeller, toucher, ou au contraire se bloque, la rejette ou éventuellement reste indifférent. Un Palmarès de Festival dit donc quelque chose de ceux qui ont choisi mais il n’est finalement qu’une proposition comme une autre. Alors, dans cette liberté offerte, voici quelques propositions alternatives personnelles, reflets d’un regard qui cherche à se laisser éveiller, à être bougé. Qui espère toujours voir proposé dans un long métrage une expérience de la transcendance, me permettant de découvrir Dieu dans une histoire, des images, une musique et la combinaison de tous ces éléments.

Je ne vous cache rien… ce palmarès a été établi le samedi 17 juillet à 14h17 sans qu’aucune information m’ait fuitée un peu trop tôt du smartphone de Spike ou de Mylène. Je leurs avaient bien demandé pourtant (ça aurait été classe d’annoncer ça avant tout le monde) mais non, ils ont résisté à la tentation… enfin partiellement. Donc finalement, ce n’est pas vraiment ça ou plutôt on dira : « Peut mieux faire ! » (hum… j’ai le souvenir que cette formule m’a été déjà lancée sur certains bulletins scolaire ou corrections de copies… on ne se refait pas !).  Mais quand même, voyons le positif, et revendiquons haut et fort notre liberté : le pass spikeleenal ne passera pas par moi !

Pour faire court, et plus sérieux, deux grands oubliés à mes yeux avec Les Olympiades et Les Intranquilles. Le film d’Audiard est pour moi un film d’où jaillit la grâce, tant sur les aspects techniques que dans l’histoire et son final remarquable. Pour celui de Lafosse, c’est une histoire de souffrance, de combat, de famille qui élargit son spectre d’interprétation avec le sentiment que l’intranquillité nous gagne tous face à la maladie et que notre société a sans doute aussi quelques soubresauts de bipolarité dans son fonctionnement et ses réactions.

Et puis, je me conforme aussi aux choix de ce Jury sur plusieurs films extrêmement intéressants, symbolisés notamment par les deux prix d’interprétation. Le comédien Caleb Landry Jones interprète Nitram dans le film éponyme (vu en toute fin de Festival et pour lequel je n’ai pas eu le temps d’écrire une critique) de Justin Kurzel qui s’empare d’un terrible fait divers australien, la tuerie de Port-Arthur en 1996. Dans une tension narrative permanente, le réalisateur entreprend de nous faire pénétrer dans un esprit malade tout en décidant avec justesse de se tenir à distance lors des moments décisifs, préférant le hors-champ et l’ellipse. Autre style, avec Julie (en douze chapitres), de Joachim Trier, une belle romance contemporaine, portrait d’une jeune femme d’aujourd’hui, dressé avec sensibilité, émotion et ce qu’il faut d’humour, le tout porté par Renate Reinsve, une jeune actrice absolument rayonnante. Et enfin, le Grand Prix de ce Festival, Ghahreman (Un Héros), le nouveau Asghar Farhadi, conçu comme une parabole sur des questions qui dépassent la vie immédiate de ses protagonistes.

Dans ce bilan, j’y ajouterai évidemment les deux films récompensés par le Jury œcuménique et tout d’abord la mention spéciale accordée à Hytti n°6 (Compartiment n°6) co-récipiendaire du Grand Prix. Ce voyage initiatique pas banal, proposé par le réalisateur finlandais Juho Kuosmanen, est pour moi le film le plus marquants spirituellement de ce Festival. Une parabole cinématographique autour de ce que la route parcourue peut nous donner de vivre comme transformation, par le biais notamment de la rencontre avec l’autre. Le Jury œcuménique a été particulièrement sensible au rapprochement de deux êtres que tout oppose, par cette cohabitation forcée et d’improbables rencontres tout au long du voyage. Et enfin, Drive my Car du Japonais Ryusuke Hamaguchi. Il s’agit d’une adaptation d’une nouvelle de Haruki Murakami, une œuvre atypique et exigeante qui joue beaucoup avec son spectateur, jonglant d’une langue à l’autre, que ce soit le mandarin, le japonais ou même la langue des signes coréennes. Ici aussi, c’est un envoûtant et poétique road-movie qui nous est proposé, abordant la question du deuil et du pouvoir de guérison de l’art et de la parole, grâce à un long voyage vers le pardon et l’acceptation. Dans son argumentaire, le Jury œcuménique relève que le film délivre avec force un message universel : comment surmonter les barrières de communication dues aux conventions, classes sociales, nationalités et handicap. Ce long-métrage sortira en salles le 18 août.

Ryusuke Hamaguchi – prix du Jury œcuménique
© Jean-Luc Gadreau

 

 

 

Les intranquilles… quand la famille s’épuise

Les intranquilles, le drame belge du réalisateur Joachim Lafosse avec Leïla Bekhti et Damien Bonnard, concluait hier la présentation des 24 films de la compétition dans cette 74ème édition du Festival de Cannes. Un film coup de poing qui laisse des traces dans le cœur en explorant l’histoire d’une famille déchirée par la bipolarité.

Damien (un excellent Damien Bonnard) est bipolaire. Au cours de ses crises, il reste sans dormir pendant des jours et des jours, se précipitant pour essayer de tout réparer et de tout faire, dans une excitation permanente. Il vit dans une confortable maison de campagne avec son jeune fils Amine (Gabriel Merz Chammah) et sa femme attentionnée Leïla (Leïla Bekhti), qui restaure des meubles dans un atelier sur place. Damien est un peintre qui connait un certain succès, un métier qui semble convenir à son tempérament. Mais lorsqu’il entre dans ce que nous apprenons être un énième épisode de ses troubles bipolaires et qu’il refuse de prendre ses médicaments, Leïla est au bout du rouleau.

Le Festival de Cannes nous réserve parfois de très jolies surprises avec son dernier film présenté en compétition. C’est bien le cas cette année avec ce dernier long métrage de Joaquim Lafosse qui avait déjà eu l’honneur du tapis rouge mais ailleurs avec la section Un certain regard pour À perdre la raison en 2012 et celle de la Quinzaine des réalisateurs pour L’économie du couple en 2016. Le réalisateur belge rejoint donc cette année avec sens la section la plus prestigieuse de Cannes, la compétition principale. Le film dresse le portrait d’un couple qui s’aime profondément mais qui se trouve dans un conflit qu’aucun d’entre eux ne veut vivre. Il est clair qu’ils entretiennent une relation forte ensemble et avec leur jeune garçon, mais lorsque Damien est en crise, il ne perçoit plus que Leïla essaie simplement de l’aider lorsqu’elle lui suggère de prendre des médicaments ou – pire – de se reposer ou, en choix ultime, de se rendre à l’hôpital. Les performances, la mise en scène et le scénario aident le public à voir les deux côtés de l’histoire ; il faut féliciter le réalisateur et son équipe de co-scénaristes pour leur approche empathique de tous leurs personnages.

Damien Bonnard est absolument fascinant dans le rôle d’un artiste aux prises avec son trouble bipolaire, tout comme Leïla Bekhti dans celui d’une épouse qui se bat vaille que veille et tente de préserver l’unité de la famille. Les deux, conjointement, pourraient tout à fait être récompensés comme meilleurs acteur et actrice de la compétition tant leurs prestations sont brillantes et touchantes. Face à ses parents malmenés par cet intrus pathologique qui, progressivement, détruit tout sur son passage, il y a Amine leur fils, que Gabriel Merz Chammah interprète aussi avec beaucoup de justesse. C’est alors peut-être son regard sur la situation qui nous prend aux tripes. Car, bien que le couple discute de l’état de santé de Damien, les effets de cette maladie sont surtout montrés et notamment au-travers des les yeux d’Amine. Il y a ainsi une scène magnifique mais extrêmement inconfortable (positivement je précise) où un Damien en sueur et excité dépose Amine à l’école, malgré les tentatives de Leïla de l’en empêcher. Il se précipite dans un magasin et achète deux paniers de petits gâteaux, puis entre dans la classe en courant et déclare qu’il veut emmèner toute la classe en pique-nique au bord du lac. Ici, la sympathie et se tourne vers le fils de Damien, tranquillement mortifié mais aussi terriblement inquiet, intranquille pourrait-on d’ailleurs plutôt dire, pour son père qu’il aime. Il est clair que ce n’est pas la première fois qu’il est témoin de ce genre de comportement, ce qui le rend d’autant plus poignant. Il n’est pas surprenant d’apprendre que le réalisateur avait lui-même un père souffrant de cette même malade…

Damien vit dans un état constant d’essoufflement et Lafosse filme Damien et Leïla, dans cet éternellement stress, en gros plan et à hauteur de leurs yeux. Un état qui devient rapidement aussi le nôtre. Plusieurs fois en suivant l’histoire se dérouler devant moi, je me suis surpris à ressentir cette même excitation et fatigue paradoxale qui l’accompagne me gagner…  une manière éreintante mais tellement efficace de nous faire vivre ces vies de près. Car l’intranquillité du mari et père devient immanquablement l’intranquillité de l’épouse et du fils. Je n’ai pu m’empêcher de penser à ce qu’écrit la théologienne protestante Marion Muller-Collard dans son ouvrage L’intranquillité : « La voie de l’intranquillité s’est imposée à moi par la force des choses. Par la force crue de la vie, qui ne prévient de rien, qui exige de nous que nous épousions à chaque instant la courbe indéchiffrable de notre imprévisibilité ». Elle voit cela, avec sens, comme un moteur de toute existence humaine en recherche. Mais ici cette intranquillité hélas prend une autre forme et devient terriblement destructrice. C’est l’autre face de la médaille d’une certaine manière.

Il y a aussi des « notes de grâce » inattendues dans le film, avec Amine d’ailleurs, le plus souvent et, par exemple, son attitude à la table du dîner quand il imite avec tendresse son père, reproduisant l’une de ses crises quelques jours auparavant. Mais Les intranquilles montre clairement qu’il n’y a pas de moyen facile de sortir de ce trou noir, en particulier aussi à cause de la peur qui s’immisce dans les esprits qu’à tout moment la bascule dans la crise est imminente, comme une épée de Damoclès constamment suspendue au-dessus de soi. Un mal de la circonstance, mais peut-être aussi d’une société, d’un monde lui-même touché aussi par un virus… car ici, les masques apparaissent dans le scénario, et certaines allusions peuvent nous donner de percevoir, entre les lignes, que l’intranquillité n’est finalement pas que l’affaire de cette famille…

 

Haut et fort… mais un peu frustré !

2012, mon 1er Festival de Cannes comme membre du Jury œcuménique et pendant la quinzaine la découverte du cinéaste et producteur marocain Nabil Ayouch qui y présentait Les Chevaux de Dieu dans la sélection Un certain regard. Une remarquable fiction inspirée des attentats de Casablanca en 2003, lesquels ont été perpétrés par des jeunes hommes issus de Sidi Moumen, en périphérie de Casablanca. Retour cette année au même endroit, avec le même réalisateur, avec Haut et fort, mais cette fois-ci pour découvrir la réalité du centre culture Les Étoiles, un espace dédié à la formation des jeunes du quartier aux métiers des arts et de la scène et ici plus précisément du hip-hop.

L’ancien rappeur Anas (Anas Basbousi dans son propre rôle) prend un emploi dans un centre culturel d’un quartier populaire de la ville et tente d’enseigner le rap à un groupe mixte d’adolescents. Ses élèves répondent avec enthousiasme, en apportant leurs problèmes personnels, la question religieuse et politique dans la classe.

Comme Anas, les jeunes acteurs jouent des versions d’eux-mêmes et mettent leurs talents de rappeurs, de chanteurs et de danseurs au service de scènes très agréables et prenantes. Derrière cela transparaît un objectif pédagogique : le flow et la teneur des mots des élèves est un aperçu révélateur de la vie dans le quartier de Sidi Moumen, avec les conflits et contradictions de leurs vies qui se prolongent et sont explorés dans des débats dynamiques au sein de la classe. Anas tient à garder la religion en dehors, mais l’Islam est un thème incontournable lorsque les enfants partagent leurs différents points de vue sur leur quotidien, sur les vêtements appropriés pour les femmes par exemple, et plus généralement sur ce qui autorisé ou interdit. De jeunes rappeuses portent des hijabs et en discutent, et s’engagent dans des conversations animées sur le genre. Il y a une conversation fascinante sur le harcèlement, dans laquelle les garçons suggèrent que les filles ne seraient pas attaquées ou importunées si elles couvraient davantage leur corps. Les différentes positions sont exprimées. C’est un débat passionnant qui, malheureusement, reste d’une pertinence universelle.

Sur tous ces aspects, Haut et fort réussit très brillamment à séduire et interpeller. Mais hélas, en faisant le choix de multiplier la forme proposée qui alterne entre fiction, documentaire et même clip musical, Ayouch nous perd plus ou moins sur sa route. L’autre regret personnel se situe dans l’effleurement de ces histoires individuelles. On a envie d’en savoir plus… de ne pas seulement apercevoir sur une scène la vie chez l’une de ces jeunes, ou la réaction d’un instant d’un parent… Quelle frustration de ne pas entrer dans l’histoire individuelle de deux ou trois protagonistes et celle d’Anas également. On perçoit quelques points névralgiques mais rien de plus. 

De même, comment ne pas être touché par le dialogue qui se met en place entre Anas et l’une de ses élèves sur la possibilité de ne pas abdiquer, de faire bouger les choses : « Vous devez le changer puisque vous ne l’avez pas choisi », tel un mantra provocateur du professeur mais auquel la jeune fille apporte la réplique encore et encore en lui disant « mais si je ne peux pas » à chacune de ses allégations. Moment terriblement fort qui s’arrête là et nous laisse sur un certain regret de ne pas aller plus loin et, là encore, découvrir la réalité de cette jeune artiste potentielle. 

Alors oui, le film a ce pouvoir de nous accrocher, et le message « politique » qui l’accompagne pourrait peut-être séduire un président du Jury comme Spike Lee… mais voilà.

 

Les Olympiades… romance d’aujourd’hui

Quand Jacques Audiard est sélectionné à Cannes, on ne peut qu’être attentif… Palme d’or en 2015 pour Dheepan, bien évidemment, mais aussi Prix du meilleur scénario en 1996 pour Un héros très discret et Grand prix du jury en 2009 pour Un prophète, pour n’en rester qu’aux récompenses de la Quinzaine… Il ne serait pas surprenant de le retrouver samedi soir dans le palmarès 2021, et pourquoi pas pour une deuxième Palme d’or, avec Les Olympiades son nouveau film magistral, racontant des histoires d’amour d’aujourd’hui au cœur des Olympiades, un ensemble de tours du 13ème arrondissement de la capitale.

Les Olympiades est l’adaptation d’un roman graphique américain d’Adrian Tomine Les Intrus qui est à l’origine un recueil de six histoires. À travers d’innombrables fenêtres de ces monolithes de béton du 13èmearrondissement – et, entre eux, les toits bas et incurvés de La Pagode qui dessert l’importante population chinoise et vietnamienne du quartier – la vie ordinaire se déroule : fêtes d’anniversaire, soirées tranquilles devant la télévision, et même une séance privée de karaoké, alors qu’Émilie (Lucie Zhang), nue sur le canapé, chante une ballade orientale traditionnelle, et que son amant Camille (Makita Samba) la rejoint. Qu’est-ce qui les a amenés tous les deux jusque-là ? « C’est comme ça que ça a commencé » et l’intrigue remonte quelques semaines en arrière, lors de l’entretien de Camille comme colocataire potentiel de l’appartement d’Emilie. L’alchimie est évidente dès les premières secondes. La fougueuse Émilie et le brillant Camille forment le premier côté du quadrilatère romantique principal du film. Il ne faut pas longtemps avant de rencontrer les deux autres sommets. Il s’agit de Nora (Noémie Merlant), une agent immobilière bordelaise qui prend un nouveau départ à l’aube de la trentaine avec la reprise d’études à Paris, et d’Amber Sweet (Jehnny Beth), une star du sexe en ligne à laquelle Nora ressemble un peu. Les vies de ce quatuor se croisent de manière toujours passionnante et surprenante, grâce notamment à la volatilité fondamentale des jeunes urbains contemporains.

Si le sexe tient une place importante dans le film et la vie de ces jeunes urbains, il n’est pas aussi désinvolte et insouciant qu’ils aimeraient le laisser croire. Audiard nous fait percevoir qu’ils sont tous à leurs manières à la recherche de quelque chose, d’une sorte de connexion, physique ou virtuelle. Si le zapping permet à priori de se protéger, leur besoin profond commun se situe dans la nécessité de réparer des blessures personnelles. Un sentiment de perte s’insinue, un passage de génération. Camille pleure tranquillement la mort récente de sa mère, Nora cache un secret douloureux, la grand-mère d’Emilie sombre dans la démence, et Amber est désespérément seule derrière son écran. Ce sont là des portraits d’une jeunesse en quête d’elle-même. Sans dévoiler plus qu’il n’en faut, Audiard réussit à dépeindre une génération qui peine avec l’amour, mais il nous donne pourtant aussi de croire que tout n’est pas perdu, que dire encore « Je t’aime » aujourd’hui est possible et qu’il est bon d’espérer.

Audiard nous prouve une fois de plus qu’il gère son cinéma avec une aisance exceptionnelle et un style imparable, s’entourant de grands talents jeunes ou confirmés à tous les degrés de son ouvrage. Tout est beau ici. La musique notamment de Clément Ducol et de Rone qui est un véritable écrin sonore sur mesure pour l’histoire. Et la photo évidemment, Audiard travaillant pour la première fois en noir et blanc, avec une référence comme directeur photo en la personne de Paul Guilhaume, le réalisateur fait un choix intéressant qui donne étonnamment une « couleur » particulière qui devient atmosphère et participe au rendu de l’histoire. Ce n’est clairement pas qu’un choix esthétique ou un petit caprice artistique. Ces tours parisiennes en noir et blanc nous rappellent évidemment le regard de Mathieu Kassovitz avec La haine… mais ici s’arrête la ressemblance, Les Olympiades faisant le choix de l’amour… quoi qu’en y réfléchissant, un autre point commun pourrait être que Les Olympiades, lui aussi, est un film qui marque les esprits.

 

Un héros… payer sa dette

C’est toujours un plaisir certain de découvrir un nouveau film d’Asghar Farhadi en Festival. Car on sait généralement que l’on va assister à du très bon ! Le réalisateur iranien, qui avait remporté l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2012 avec Une Séparation, est un maître du conte moral tortueux, dans lequel les questionnements éthiques façonnent le scénario. Un héros présenté dans la Compétition Cannoise cette année, est un excellent cru et il est un sérieux concurrent pour plusieurs prix.

Rahim est en prison à cause d’une dette qu’il n’a pas pu rembourser. Lors d’une permission de deux jours, il tente de convaincre son créancier de retirer sa plainte contre le versement d’une partie de la somme. Mais les choses ne se passent pas comme prévu…

L’œuvre du cinéaste iranien Asghar Farhadi se caractérise par la construction d’histoires à plusieurs niveaux et sous-intrigues pour parvenir à aborder les différentes dérivations ou interprétations d’un même dilemme. Si l’obsession et l’infidélité furent les grands thèmes de ses deux précédents films, respectivement Le Client(2016) et Everybody Knows (2018), c’est maintenant au tour de la notion de bonté et de mal face à la vérité d’être observée telle qu’elle peut être jugée dans une société donnée. C’est ici celle de Shiraz, une ville iranienne où Rahim (Amir Jadidi) a été emprisonné pour n’avoir pu payer une dette qu’il a contractée pour une entreprise qui a fait faillite. Lors d’une permission de deux jours, il tente de convaincre son créancier, qui est aussi son ex-beau-frère, Bahram (Mohsen Tanabandeh), de retirer la dénonciation qui l’a mis derrière les barreaux. Cette idée est renforcée par un événement qui déclenche le drame proprement dit, lorsque la secrète nouvelle fiancée (Sahar Goldust) du protagoniste découvre un sac plein de pièces d’or. Au lieu de les vendre pour payer ce qui lui est dû, Rahim décide finalement de rechercher la femme qui a perdu ce sac pour lui rendre. Un tel acte de générosité est révélé au grand jour et notre héros gagne immédiatement les faveurs de la société, mais ces faveurs peuvent s’estomper aussi facilement (ou plutôt aléatoirement) qu’elles sont apparues. À quelques moments du scénario, il est fait allusion aux réseaux sociaux comme facteur déterminant dans la qualification d’un comportement comme bon ou mauvais, avec toutes les problématiques que cela évidemment implique, bien que Farhadi n’insiste pas trop sur cet aspect postmoderne, préférant conduirei son histoire à travers des conflits plus traditionnels.

Les différents tiroirs du scénario évoqués précédemment s’ouvrent progressivement dans ce film en présentant les différents personnages qui entourent Rahim. Plusieurs relations familiales sont impliquées (dont une ex-femme qui apparaît à peine dans l’intrigue mais dont la simple mention joue son rôle), ainsi que les responsables de la prison et ceux d’une association dédiée à la collecte de fonds pour la cause de certains condamnés. Les scènes dans lesquelles ces multiples personnages interagissent sont structurées de manière à ce que chaque dialogue apporte des nuances au thème principal, ainsi que des informations décisives, qui reviennent de temps en temps, naturellement dans la bouche de plusieurs personnages, afin que le spectateur ne se perde pas et intègre ces nouveaux faits au drame. Cette manière de concevoir les dialogues, presque comme des actions en soi, est l’une des belles marques de fabrique de Farhadi, qui donne à son travail une dimension rare. D’une part, elle est nécessaire pour ne jamais perdre de vue le dilemme central, malgré les intrigues secondaires qui, comme nous l’avons dit, s’articulent autour de lui. D’autre part, elle rapproche le drame du thriller, car chaque scène comporte un élément de suspense provenant à la fois du conflit essentiel du protagoniste, dont la liberté est ici en jeu, et des informations qui sont progressivement introduites, contrastant, réfutant, interprétant, bref, jusqu’au point où le spectateur a tout ce qu’il faut pour tirer ses propres conclusions.

Un héros est clairement conçu comme une parabole sur des questions qui dépassent la vie immédiate de ses personnages. L’intention de Farhadi semble être d’abord de questionner la notion même de « héros ». Le film s’ouvre ainsi sur la rencontre entre Rahim et le mari de sa sœur, Hossein (Alireza Jahandideh) chargé d’un projet d’entretien, sur la tombe de Xerxès Ier, roi bien-aimé de la Perse antique. Le fait que l’image des héros doive être entretenue par des équipes constitue l’une des observations fondamentales du film, qui met ensuite l’accent sur la façon dont les reportages et les médias sociaux s’emparent des petites déformations de l’histoire de Rahim qui commencent à s’accumuler. Et l’ascension et la descente de Rahim de l’échafaudage attenant à la tombe est l’un des rares moments presque purement métaphorique d’Un héros, prédisant son ascension et sa chute ultérieures.

Mais la l’héroïsme, cependant, est supplantée par la thématique de la vérité et de sa valeur sociale. Quels sont les mensonges justifiés, quelles sont les motivations qui les poussent et jusqu’où ils doivent aller ? Telles sont les questions éthiques que Farhadi illustre par une montée en tension incessante. Une forme de résolution de cette tension impliquera un éveil paternel centré sur le fils préadolescent de Rahim, qui a un grave contact pour défaut d’élocution. Dans les moments de conflit, la caméra de Farhadi se fait justement souvent un devoir de chercher les enfants dans la pièce, notant silencieusement que la génération suivante est témoin de tout cela et qu’elle devra à son tour naviguer sur un terrain moralement ambigu.

Un héros est un film important dans cette sélection cannoise mais c’est aussi un film à ne pas manquer, plus globalement, lors de sa sortie programmée pour le 22 décembre. On coche la date !

CANNES 2021

Cannes 2021… et alors ?

La première chose à retenir c’est que l’édition 2021 du Festival de Cannes aura bien eu lieu ! Pas si évident que cela, en y repensant, et à quelques jours près les choses auraient peut-être été un peu compromises. Mais voilà, 24 films en compétitions et une multitudes d’autres projections dans les diverses sections qu’offre la Quinzaine, sans compter les séances spéciales et les hors-compétition, les courts-métrages et autres surprises de dernière minute… du soleil, beaucoup moins de journalistes et beaucoup plus de cannois aux projections… des billets pour entrer dans les salles, des contrôles sanitaires pour entrer dans le Palais… moins de papier, plus de wifi et de connexions internet, la plage, des touristes, des gourdes dans le sac, des badauds et des smartphones, de belles robes et aussi souvent peu de tissu sur les  corps féminins, des nœuds pap, des tapis rouge, des masques, du gel et la voix de Pierre Lescure pour nous rappeler les consignes… un Spike Lee et quand même pas mal d’autres stars… et et… une palme d’or qui renverse toutes les attentes et les pronostics possibles et imaginables. Titane, de Julia Ducournau est une œuvre radicale, parfois drôle, et certainement dérangeante qui marque les esprits pour sa folie transgressive et son audace dans son traitement de l’identité et des stéréotypes de genre. Si je reste personnellement dubitatif sur ce choix… eh bien, c’est maintenant à vous de voir !

Car n’oublions pas que l’une des forces de la dimension artistique et du cinéma notamment est de passer par le filtre de la réception individuelle. Chacun est libre devant une œuvre… il la contemple, la reçoit, se laisse interpeller, toucher, ou au contraire se bloque, la rejette ou éventuellement reste indifférent. Un Palmarès de Festival dit donc quelque chose de ceux qui ont choisi mais il n’est finalement qu’une proposition comme une autre. Alors, dans cette liberté offerte, voici quelques propositions alternatives personnelles, reflets d’un regard qui cherche à se laisser éveiller, à être bougé. Qui espère toujours voir proposé dans un long métrage une expérience de la transcendance, me permettant de découvrir Dieu dans une histoire, des images, une musique et la combinaison de tous ces éléments.

Je ne vous cache rien… ce palmarès a été établi le samedi 17 juillet à 14h17 sans qu’aucune information m’ait fuitée un peu trop tôt du smartphone de Spike ou de Mylène. Je leurs avaient bien demandé pourtant (ça aurait été classe d’annoncer ça avant tout le monde) mais non, ils ont résisté à la tentation… enfin partiellement. Donc finalement, ce n’est pas vraiment ça ou plutôt on dira : « Peut mieux faire ! » (hum… j’ai le souvenir que cette formule m’a été déjà lancée sur certains bulletins scolaire ou corrections de copies… on ne se refait pas !).  Mais quand même, voyons le positif, et revendiquons haut et fort notre liberté : le pass spikeleenal ne passera pas par moi !

Pour faire court, et plus sérieux, deux grands oubliés à mes yeux avec Les Olympiades et Les Intranquilles. Le film d’Audiard est pour moi un film d’où jaillit la grâce, tant sur les aspects techniques que dans l’histoire et son final remarquable. Pour celui de Lafosse, c’est une histoire de souffrance, de combat, de famille qui élargit son spectre d’interprétation avec le sentiment que l’intranquillité nous gagne tous face à la maladie et que notre société a sans doute aussi quelques soubresauts de bipolarité dans son fonctionnement et ses réactions.

Et puis, je me conforme aussi aux choix de ce Jury sur plusieurs films extrêmement intéressants, symbolisés notamment par les deux prix d’interprétation. Le comédien Caleb Landry Jones interprète Nitram dans le film éponyme (vu en toute fin de Festival et pour lequel je n’ai pas eu le temps d’écrire une critique) de Justin Kurzel qui s’empare d’un terrible fait divers australien, la tuerie de Port-Arthur en 1996. Dans une tension narrative permanente, le réalisateur entreprend de nous faire pénétrer dans un esprit malade tout en décidant avec justesse de se tenir à distance lors des moments décisifs, préférant le hors-champ et l’ellipse. Autre style, avec Julie (en douze chapitres), de Joachim Trier, une belle romance contemporaine, portrait d’une jeune femme d’aujourd’hui, dressé avec sensibilité, émotion et ce qu’il faut d’humour, le tout porté par Renate Reinsve, une jeune actrice absolument rayonnante. Et enfin, le Grand Prix de ce Festival, Ghahreman (Un Héros), le nouveau Asghar Farhadi, conçu comme une parabole sur des questions qui dépassent la vie immédiate de ses protagonistes.

Dans ce bilan, j’y ajouterai évidemment les deux films récompensés par le Jury œcuménique et tout d’abord la mention spéciale accordée à Hytti n°6 (Compartiment n°6) co-récipiendaire du Grand Prix. Ce voyage initiatique pas banal, proposé par le réalisateur finlandais Juho Kuosmanen, est pour moi le film le plus marquants spirituellement de ce Festival. Une parabole cinématographique autour de ce que la route parcourue peut nous donner de vivre comme transformation, par le biais notamment de la rencontre avec l’autre. Le Jury œcuménique a été particulièrement sensible au rapprochement de deux êtres que tout oppose, par cette cohabitation forcée et d’improbables rencontres tout au long du voyage. Et enfin, Drive my Car du Japonais Ryusuke Hamaguchi. Il s’agit d’une adaptation d’une nouvelle de Haruki Murakami, une œuvre atypique et exigeante qui joue beaucoup avec son spectateur, jonglant d’une langue à l’autre, que ce soit le mandarin, le japonais ou même la langue des signes coréennes. Ici aussi, c’est un envoûtant et poétique road-movie qui nous est proposé, abordant la question du deuil et du pouvoir de guérison de l’art et de la parole, grâce à un long voyage vers le pardon et l’acceptation. Dans son argumentaire, le Jury œcuménique relève que le film délivre avec force un message universel : comment surmonter les barrières de communication dues aux conventions, classes sociales, nationalités et handicap. Ce long-métrage sortira en salles le 18 août.

Ryusuke Hamaguchi – prix du Jury œcuménique
© Jean-Luc Gadreau

 

 

 

Les intranquilles… quand la famille s’épuise

Les intranquilles, le drame belge du réalisateur Joachim Lafosse avec Leïla Bekhti et Damien Bonnard, concluait hier la présentation des 24 films de la compétition dans cette 74ème édition du Festival de Cannes. Un film coup de poing qui laisse des traces dans le cœur en explorant l’histoire d’une famille déchirée par la bipolarité.

Damien (un excellent Damien Bonnard) est bipolaire. Au cours de ses crises, il reste sans dormir pendant des jours et des jours, se précipitant pour essayer de tout réparer et de tout faire, dans une excitation permanente. Il vit dans une confortable maison de campagne avec son jeune fils Amine (Gabriel Merz Chammah) et sa femme attentionnée Leïla (Leïla Bekhti), qui restaure des meubles dans un atelier sur place. Damien est un peintre qui connait un certain succès, un métier qui semble convenir à son tempérament. Mais lorsqu’il entre dans ce que nous apprenons être un énième épisode de ses troubles bipolaires et qu’il refuse de prendre ses médicaments, Leïla est au bout du rouleau.

Le Festival de Cannes nous réserve parfois de très jolies surprises avec son dernier film présenté en compétition. C’est bien le cas cette année avec ce dernier long métrage de Joaquim Lafosse qui avait déjà eu l’honneur du tapis rouge mais ailleurs avec la section Un certain regard pour À perdre la raison en 2012 et celle de la Quinzaine des réalisateurs pour L’économie du couple en 2016. Le réalisateur belge rejoint donc cette année avec sens la section la plus prestigieuse de Cannes, la compétition principale. Le film dresse le portrait d’un couple qui s’aime profondément mais qui se trouve dans un conflit qu’aucun d’entre eux ne veut vivre. Il est clair qu’ils entretiennent une relation forte ensemble et avec leur jeune garçon, mais lorsque Damien est en crise, il ne perçoit plus que Leïla essaie simplement de l’aider lorsqu’elle lui suggère de prendre des médicaments ou – pire – de se reposer ou, en choix ultime, de se rendre à l’hôpital. Les performances, la mise en scène et le scénario aident le public à voir les deux côtés de l’histoire ; il faut féliciter le réalisateur et son équipe de co-scénaristes pour leur approche empathique de tous leurs personnages.

Damien Bonnard est absolument fascinant dans le rôle d’un artiste aux prises avec son trouble bipolaire, tout comme Leïla Bekhti dans celui d’une épouse qui se bat vaille que veille et tente de préserver l’unité de la famille. Les deux, conjointement, pourraient tout à fait être récompensés comme meilleurs acteur et actrice de la compétition tant leurs prestations sont brillantes et touchantes. Face à ses parents malmenés par cet intrus pathologique qui, progressivement, détruit tout sur son passage, il y a Amine leur fils, que Gabriel Merz Chammah interprète aussi avec beaucoup de justesse. C’est alors peut-être son regard sur la situation qui nous prend aux tripes. Car, bien que le couple discute de l’état de santé de Damien, les effets de cette maladie sont surtout montrés et notamment au-travers des les yeux d’Amine. Il y a ainsi une scène magnifique mais extrêmement inconfortable (positivement je précise) où un Damien en sueur et excité dépose Amine à l’école, malgré les tentatives de Leïla de l’en empêcher. Il se précipite dans un magasin et achète deux paniers de petits gâteaux, puis entre dans la classe en courant et déclare qu’il veut emmèner toute la classe en pique-nique au bord du lac. Ici, la sympathie et se tourne vers le fils de Damien, tranquillement mortifié mais aussi terriblement inquiet, intranquille pourrait-on d’ailleurs plutôt dire, pour son père qu’il aime. Il est clair que ce n’est pas la première fois qu’il est témoin de ce genre de comportement, ce qui le rend d’autant plus poignant. Il n’est pas surprenant d’apprendre que le réalisateur avait lui-même un père souffrant de cette même malade…

Damien vit dans un état constant d’essoufflement et Lafosse filme Damien et Leïla, dans cet éternellement stress, en gros plan et à hauteur de leurs yeux. Un état qui devient rapidement aussi le nôtre. Plusieurs fois en suivant l’histoire se dérouler devant moi, je me suis surpris à ressentir cette même excitation et fatigue paradoxale qui l’accompagne me gagner…  une manière éreintante mais tellement efficace de nous faire vivre ces vies de près. Car l’intranquillité du mari et père devient immanquablement l’intranquillité de l’épouse et du fils. Je n’ai pu m’empêcher de penser à ce qu’écrit la théologienne protestante Marion Muller-Collard dans son ouvrage L’intranquillité : « La voie de l’intranquillité s’est imposée à moi par la force des choses. Par la force crue de la vie, qui ne prévient de rien, qui exige de nous que nous épousions à chaque instant la courbe indéchiffrable de notre imprévisibilité ». Elle voit cela, avec sens, comme un moteur de toute existence humaine en recherche. Mais ici cette intranquillité hélas prend une autre forme et devient terriblement destructrice. C’est l’autre face de la médaille d’une certaine manière.

Il y a aussi des « notes de grâce » inattendues dans le film, avec Amine d’ailleurs, le plus souvent et, par exemple, son attitude à la table du dîner quand il imite avec tendresse son père, reproduisant l’une de ses crises quelques jours auparavant. Mais Les intranquilles montre clairement qu’il n’y a pas de moyen facile de sortir de ce trou noir, en particulier aussi à cause de la peur qui s’immisce dans les esprits qu’à tout moment la bascule dans la crise est imminente, comme une épée de Damoclès constamment suspendue au-dessus de soi. Un mal de la circonstance, mais peut-être aussi d’une société, d’un monde lui-même touché aussi par un virus… car ici, les masques apparaissent dans le scénario, et certaines allusions peuvent nous donner de percevoir, entre les lignes, que l’intranquillité n’est finalement pas que l’affaire de cette famille…

 

Haut et fort… mais un peu frustré !

2012, mon 1er Festival de Cannes comme membre du Jury œcuménique et pendant la quinzaine la découverte du cinéaste et producteur marocain Nabil Ayouch qui y présentait Les Chevaux de Dieu dans la sélection Un certain regard. Une remarquable fiction inspirée des attentats de Casablanca en 2003, lesquels ont été perpétrés par des jeunes hommes issus de Sidi Moumen, en périphérie de Casablanca. Retour cette année au même endroit, avec le même réalisateur, avec Haut et fort, mais cette fois-ci pour découvrir la réalité du centre culture Les Étoiles, un espace dédié à la formation des jeunes du quartier aux métiers des arts et de la scène et ici plus précisément du hip-hop.

L’ancien rappeur Anas (Anas Basbousi dans son propre rôle) prend un emploi dans un centre culturel d’un quartier populaire de la ville et tente d’enseigner le rap à un groupe mixte d’adolescents. Ses élèves répondent avec enthousiasme, en apportant leurs problèmes personnels, la question religieuse et politique dans la classe.

Comme Anas, les jeunes acteurs jouent des versions d’eux-mêmes et mettent leurs talents de rappeurs, de chanteurs et de danseurs au service de scènes très agréables et prenantes. Derrière cela transparaît un objectif pédagogique : le flow et la teneur des mots des élèves est un aperçu révélateur de la vie dans le quartier de Sidi Moumen, avec les conflits et contradictions de leurs vies qui se prolongent et sont explorés dans des débats dynamiques au sein de la classe. Anas tient à garder la religion en dehors, mais l’Islam est un thème incontournable lorsque les enfants partagent leurs différents points de vue sur leur quotidien, sur les vêtements appropriés pour les femmes par exemple, et plus généralement sur ce qui autorisé ou interdit. De jeunes rappeuses portent des hijabs et en discutent, et s’engagent dans des conversations animées sur le genre. Il y a une conversation fascinante sur le harcèlement, dans laquelle les garçons suggèrent que les filles ne seraient pas attaquées ou importunées si elles couvraient davantage leur corps. Les différentes positions sont exprimées. C’est un débat passionnant qui, malheureusement, reste d’une pertinence universelle.

Sur tous ces aspects, Haut et fort réussit très brillamment à séduire et interpeller. Mais hélas, en faisant le choix de multiplier la forme proposée qui alterne entre fiction, documentaire et même clip musical, Ayouch nous perd plus ou moins sur sa route. L’autre regret personnel se situe dans l’effleurement de ces histoires individuelles. On a envie d’en savoir plus… de ne pas seulement apercevoir sur une scène la vie chez l’une de ces jeunes, ou la réaction d’un instant d’un parent… Quelle frustration de ne pas entrer dans l’histoire individuelle de deux ou trois protagonistes et celle d’Anas également. On perçoit quelques points névralgiques mais rien de plus. 

De même, comment ne pas être touché par le dialogue qui se met en place entre Anas et l’une de ses élèves sur la possibilité de ne pas abdiquer, de faire bouger les choses : « Vous devez le changer puisque vous ne l’avez pas choisi », tel un mantra provocateur du professeur mais auquel la jeune fille apporte la réplique encore et encore en lui disant « mais si je ne peux pas » à chacune de ses allégations. Moment terriblement fort qui s’arrête là et nous laisse sur un certain regret de ne pas aller plus loin et, là encore, découvrir la réalité de cette jeune artiste potentielle. 

Alors oui, le film a ce pouvoir de nous accrocher, et le message « politique » qui l’accompagne pourrait peut-être séduire un président du Jury comme Spike Lee… mais voilà.

 

Les Olympiades… romance d’aujourd’hui

Quand Jacques Audiard est sélectionné à Cannes, on ne peut qu’être attentif… Palme d’or en 2015 pour Dheepan, bien évidemment, mais aussi Prix du meilleur scénario en 1996 pour Un héros très discret et Grand prix du jury en 2009 pour Un prophète, pour n’en rester qu’aux récompenses de la Quinzaine… Il ne serait pas surprenant de le retrouver samedi soir dans le palmarès 2021, et pourquoi pas pour une deuxième Palme d’or, avec Les Olympiades son nouveau film magistral, racontant des histoires d’amour d’aujourd’hui au cœur des Olympiades, un ensemble de tours du 13ème arrondissement de la capitale.

Les Olympiades est l’adaptation d’un roman graphique américain d’Adrian Tomine Les Intrus qui est à l’origine un recueil de six histoires. À travers d’innombrables fenêtres de ces monolithes de béton du 13èmearrondissement – et, entre eux, les toits bas et incurvés de La Pagode qui dessert l’importante population chinoise et vietnamienne du quartier – la vie ordinaire se déroule : fêtes d’anniversaire, soirées tranquilles devant la télévision, et même une séance privée de karaoké, alors qu’Émilie (Lucie Zhang), nue sur le canapé, chante une ballade orientale traditionnelle, et que son amant Camille (Makita Samba) la rejoint. Qu’est-ce qui les a amenés tous les deux jusque-là ? « C’est comme ça que ça a commencé » et l’intrigue remonte quelques semaines en arrière, lors de l’entretien de Camille comme colocataire potentiel de l’appartement d’Emilie. L’alchimie est évidente dès les premières secondes. La fougueuse Émilie et le brillant Camille forment le premier côté du quadrilatère romantique principal du film. Il ne faut pas longtemps avant de rencontrer les deux autres sommets. Il s’agit de Nora (Noémie Merlant), une agent immobilière bordelaise qui prend un nouveau départ à l’aube de la trentaine avec la reprise d’études à Paris, et d’Amber Sweet (Jehnny Beth), une star du sexe en ligne à laquelle Nora ressemble un peu. Les vies de ce quatuor se croisent de manière toujours passionnante et surprenante, grâce notamment à la volatilité fondamentale des jeunes urbains contemporains.

Si le sexe tient une place importante dans le film et la vie de ces jeunes urbains, il n’est pas aussi désinvolte et insouciant qu’ils aimeraient le laisser croire. Audiard nous fait percevoir qu’ils sont tous à leurs manières à la recherche de quelque chose, d’une sorte de connexion, physique ou virtuelle. Si le zapping permet à priori de se protéger, leur besoin profond commun se situe dans la nécessité de réparer des blessures personnelles. Un sentiment de perte s’insinue, un passage de génération. Camille pleure tranquillement la mort récente de sa mère, Nora cache un secret douloureux, la grand-mère d’Emilie sombre dans la démence, et Amber est désespérément seule derrière son écran. Ce sont là des portraits d’une jeunesse en quête d’elle-même. Sans dévoiler plus qu’il n’en faut, Audiard réussit à dépeindre une génération qui peine avec l’amour, mais il nous donne pourtant aussi de croire que tout n’est pas perdu, que dire encore « Je t’aime » aujourd’hui est possible et qu’il est bon d’espérer.

Audiard nous prouve une fois de plus qu’il gère son cinéma avec une aisance exceptionnelle et un style imparable, s’entourant de grands talents jeunes ou confirmés à tous les degrés de son ouvrage. Tout est beau ici. La musique notamment de Clément Ducol et de Rone qui est un véritable écrin sonore sur mesure pour l’histoire. Et la photo évidemment, Audiard travaillant pour la première fois en noir et blanc, avec une référence comme directeur photo en la personne de Paul Guilhaume, le réalisateur fait un choix intéressant qui donne étonnamment une « couleur » particulière qui devient atmosphère et participe au rendu de l’histoire. Ce n’est clairement pas qu’un choix esthétique ou un petit caprice artistique. Ces tours parisiennes en noir et blanc nous rappellent évidemment le regard de Mathieu Kassovitz avec La haine… mais ici s’arrête la ressemblance, Les Olympiades faisant le choix de l’amour… quoi qu’en y réfléchissant, un autre point commun pourrait être que Les Olympiades, lui aussi, est un film qui marque les esprits.

 

Un héros… payer sa dette

C’est toujours un plaisir certain de découvrir un nouveau film d’Asghar Farhadi en Festival. Car on sait généralement que l’on va assister à du très bon ! Le réalisateur iranien, qui avait remporté l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2012 avec Une Séparation, est un maître du conte moral tortueux, dans lequel les questionnements éthiques façonnent le scénario. Un héros présenté dans la Compétition Cannoise cette année, est un excellent cru et il est un sérieux concurrent pour plusieurs prix.

Rahim est en prison à cause d’une dette qu’il n’a pas pu rembourser. Lors d’une permission de deux jours, il tente de convaincre son créancier de retirer sa plainte contre le versement d’une partie de la somme. Mais les choses ne se passent pas comme prévu…

L’œuvre du cinéaste iranien Asghar Farhadi se caractérise par la construction d’histoires à plusieurs niveaux et sous-intrigues pour parvenir à aborder les différentes dérivations ou interprétations d’un même dilemme. Si l’obsession et l’infidélité furent les grands thèmes de ses deux précédents films, respectivement Le Client(2016) et Everybody Knows (2018), c’est maintenant au tour de la notion de bonté et de mal face à la vérité d’être observée telle qu’elle peut être jugée dans une société donnée. C’est ici celle de Shiraz, une ville iranienne où Rahim (Amir Jadidi) a été emprisonné pour n’avoir pu payer une dette qu’il a contractée pour une entreprise qui a fait faillite. Lors d’une permission de deux jours, il tente de convaincre son créancier, qui est aussi son ex-beau-frère, Bahram (Mohsen Tanabandeh), de retirer la dénonciation qui l’a mis derrière les barreaux. Cette idée est renforcée par un événement qui déclenche le drame proprement dit, lorsque la secrète nouvelle fiancée (Sahar Goldust) du protagoniste découvre un sac plein de pièces d’or. Au lieu de les vendre pour payer ce qui lui est dû, Rahim décide finalement de rechercher la femme qui a perdu ce sac pour lui rendre. Un tel acte de générosité est révélé au grand jour et notre héros gagne immédiatement les faveurs de la société, mais ces faveurs peuvent s’estomper aussi facilement (ou plutôt aléatoirement) qu’elles sont apparues. À quelques moments du scénario, il est fait allusion aux réseaux sociaux comme facteur déterminant dans la qualification d’un comportement comme bon ou mauvais, avec toutes les problématiques que cela évidemment implique, bien que Farhadi n’insiste pas trop sur cet aspect postmoderne, préférant conduirei son histoire à travers des conflits plus traditionnels.

Les différents tiroirs du scénario évoqués précédemment s’ouvrent progressivement dans ce film en présentant les différents personnages qui entourent Rahim. Plusieurs relations familiales sont impliquées (dont une ex-femme qui apparaît à peine dans l’intrigue mais dont la simple mention joue son rôle), ainsi que les responsables de la prison et ceux d’une association dédiée à la collecte de fonds pour la cause de certains condamnés. Les scènes dans lesquelles ces multiples personnages interagissent sont structurées de manière à ce que chaque dialogue apporte des nuances au thème principal, ainsi que des informations décisives, qui reviennent de temps en temps, naturellement dans la bouche de plusieurs personnages, afin que le spectateur ne se perde pas et intègre ces nouveaux faits au drame. Cette manière de concevoir les dialogues, presque comme des actions en soi, est l’une des belles marques de fabrique de Farhadi, qui donne à son travail une dimension rare. D’une part, elle est nécessaire pour ne jamais perdre de vue le dilemme central, malgré les intrigues secondaires qui, comme nous l’avons dit, s’articulent autour de lui. D’autre part, elle rapproche le drame du thriller, car chaque scène comporte un élément de suspense provenant à la fois du conflit essentiel du protagoniste, dont la liberté est ici en jeu, et des informations qui sont progressivement introduites, contrastant, réfutant, interprétant, bref, jusqu’au point où le spectateur a tout ce qu’il faut pour tirer ses propres conclusions.

Un héros est clairement conçu comme une parabole sur des questions qui dépassent la vie immédiate de ses personnages. L’intention de Farhadi semble être d’abord de questionner la notion même de « héros ». Le film s’ouvre ainsi sur la rencontre entre Rahim et le mari de sa sœur, Hossein (Alireza Jahandideh) chargé d’un projet d’entretien, sur la tombe de Xerxès Ier, roi bien-aimé de la Perse antique. Le fait que l’image des héros doive être entretenue par des équipes constitue l’une des observations fondamentales du film, qui met ensuite l’accent sur la façon dont les reportages et les médias sociaux s’emparent des petites déformations de l’histoire de Rahim qui commencent à s’accumuler. Et l’ascension et la descente de Rahim de l’échafaudage attenant à la tombe est l’un des rares moments presque purement métaphorique d’Un héros, prédisant son ascension et sa chute ultérieures.

Mais la l’héroïsme, cependant, est supplantée par la thématique de la vérité et de sa valeur sociale. Quels sont les mensonges justifiés, quelles sont les motivations qui les poussent et jusqu’où ils doivent aller ? Telles sont les questions éthiques que Farhadi illustre par une montée en tension incessante. Une forme de résolution de cette tension impliquera un éveil paternel centré sur le fils préadolescent de Rahim, qui a un grave contact pour défaut d’élocution. Dans les moments de conflit, la caméra de Farhadi se fait justement souvent un devoir de chercher les enfants dans la pièce, notant silencieusement que la génération suivante est témoin de tout cela et qu’elle devra à son tour naviguer sur un terrain moralement ambigu.

Un héros est un film important dans cette sélection cannoise mais c’est aussi un film à ne pas manquer, plus globalement, lors de sa sortie programmée pour le 22 décembre. On coche la date !

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